Le concept de Schuberts Winterreise

10 Novembre 2017

Le Winterreise («Voyage d’hiver»), un cycle de lieder qui donnent le frisson, tel que défini à l’époque par Schubert, débute en fait par une fin: Gute Nacht («Bonne nuit»). Les premiers mots chantés nous révèlent tout sur la relation du voyageur avec le monde: «Fremd bin ich eingezogen, fremd zieh ich wieder aus» («En étranger je suis venu, en étranger je repars»). Dès le début de son périple, le voyageur en a déjà atteint la fin. Nul espoir? Et à l’instar de multiples autres contradictions linguistiques, cet arrêt constitue le point de départ d’un voyage aux fins fonds de l’âme humaine.

Avec le Winterreise, nous voulons illustrer un état d’évasion de la réalité. Nous voyons un homme qui a subi une perte qu’il n’arrive pas à surmonter. Il est esseulé. Il cherche refuge dans l’imagination et l’illusion: «Nur Täuschung ist für mich Gewinn» («Seule l’illusion m’est bénéfique »). La perte de l’amour se transforme en désir de mourir: «Eine Straße muss ich gehen, die noch keiner ging zurück.» («Je dois prendre une route dont nul homme encore n’est revenu.») – «Im Dunkeln wird mir wohler sein.» («Dans l’obscurité, je me sentirai mieux.»)

Notre narration de l’action entend emprunter la densité psychologique d’un thriller ou d’un film noir. Le langage visuel surréel tente de créer une tension mystérieuse et quelque peu déconcertante pour le spectateur. Le spectateur est amené à se poser les questions suivantes: Que s’est-il passé? A-t-il vraiment été quitté? Cette fille a-t-elle existé ? L’a-t-elle quitté ? Se trouve-t-il en fuite ? Cela se passe-t-il en ce moment-même ou cela appartient-il au passé ?

Nous apercevons un espace intérieur, symbole de la solitude, de l’isolement, de l’abandon modernes. Il pourrait s’agir d’une chambre à coucher, d’une cuisine, d’une chambre d’hôtel ou d’une cellule de prison. Une porte. Une fenêtre avec des stores. Un lit. Une table avec une chaise. Une ampoule balançant au-dessus de la table. Un bassin pour enfants rempli de sable et une balle. Une hache au mur. Un congélateur. Des blocs de glace partout. On perçoit des formes figées dans la glace.

Nous ignorons si la glace commence à fondre ou si les formes perçues sont sur le point de congeler. Une horloge est projetée au mur. Par moments elle avance, puis elle recule et parfois même s’arrête tout simplement pendant un certain temps. Nous voulons tirer profit de l’absence d’action chronologique dans les lieder du Winterreise pour renforcer le dénouement de toute continuité temporelle et spatiale. Ainsi le voyageur s’engagera dans des actions précises pour se retrouver confronté dans le prochain lied à la même tâche ou à un déroulement inversé de l’action.

La suite chronologique des lieder doit être mise en contradiction avec la suite de leur interprétation. Le lien formant le cycle est la tonalité de base dominant tous les lieder, le désespoir et l’attitude vis-à-vis de la vie et de la mort.

Les musiciens sont eux aussi intégrés dans un concept dramaturgique de l’espace dans lequel ils se déplacent. Hans Zender leur donne des instructions précises: «toujours très lentement et perdu dans les pensées... avec une coordination précise... il faut créer l’impression d’une déambulation rêveuse... les acteurs se déplacent indépendamment dans des directions différentes». Cette déambulation des musiciens donne naissance aux orchestres lointains I et II, de sorte que la séquence du désespoir le plus profond dans le lied n° 12 Einsamkeit («Solitude») vient coïncider avec le moment où le recul des musiciens au sein de deux orchestres lointains différemment éloignés par rapport à la scène est le plus large. Avant le début de la performance, les musiciens
4 se déplacent sur scène, s’assoient sur le lit, la table, la chaise, y restent brièvement, avant de trouver leur place dans l’orchestre. D’autres musiciens arrivent par la salle durant le prélude par un «mouvement quasiment rituel». Un homme, le voyageur, entre en scène. Il est perturbé et mû par des sautes d’humeur, rétrospectives et sa nostalgie éperdue du bonheur passé. Le voyageur contemple des images figées dans des blocs de glace, des objets du passé. Il extrait le film de la bobine et en fait un ruisselet de mémoires. [n° 6 Wasserflut («Déluge»), n° 7 Auf dem Fluße («Sur la rivière»)].

La douleur de la perte provoque constamment des moments d’agression. Il détruit les blocs de glace à l’aide d’une hache et libère les objets figés de son passé. Le voyageur est exténué, épuisé et il hallucine. Réalité et rêve s’entremêlent.

Finalement [dans le n° 22 Mut («Courage»)], il réalise qu’il peut surmonter la mélancolie et la solitude en quittant la cellule et l’isolation dans lesquelles il s’est enfermé et en poussant la porte donnant sur l’extérieur. Il retourne «à l’extérieur», vers les hommes, Lustig in die Welt hinein («Embrassons le monde avec joie»). Un jeune joueur de vielle s’approche et l’emmène avec lui. Il pourrait s’agir du voyageur enfant. Serait-ce un nouveau départ ?

Réagir à cet article


Pour réagir connectez-vous ou créez un compte dès maintenant !

Votre compte vous permettra d'accéder gratuitement à des actualités enrichies, intéragir et commenter. Il vous permet également de consulter votre historique d'achat, d’imprimer vos billets, de modifier vos coordonnées et vos préférences.

 


0 commentaire