A lire avant le spectacle - Fortunio

20 Novembre 2019

Le 5 juin 1907, l’Opéra Comique accueille un événement parisien : la création de Fortunio, la nouvelle œuvre composée et dirigée par André Messager, alors qu’il vient d’être nommé directeur… de l’Opéra de Paris ! Sept mois avant d’endosser ses fonctions au Palais Garnier, un an avant de prendre la tête de la Société des concerts du Conservatoire, Messager revient dans la salle Favart où il a acquis la reconnaissance dix-sept ans plus tôt avec La Basoche, et dont il a ensuite rehaussé le prestige lors d’une direction musicale éclairée de 1898 à 1904. Ce soir de 1907, Messager est ovationné comme compositeur, dans la fosse où il a conduit au succès Pelléas et Mélisande cinq ans plus tôt, et plus largement comme un acteur majeur de la vie musicale française, le seul capable d’en concilier les facettes les plus opposées.

À Favart, Fortunio paraît trois semaines après Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas. La direction d’Albert Carré est en effet l’une des plus fécondes qu’ait connue l’institution. L’une des plus éclectiques surtout car tout sépare Messager et Dukas, le compositeur prolifique d’opérettes et le symphoniste exigeant, l’auteur d’une trentaine d’ouvrages scéniques et l’homme d’un unique opéra. Messager n’est-il pas l’un des derniers musiciens français à consacrer sa carrière à l’art lyrique, avec une trentaine de titres, en un temps où musique de chambre et symphonie s’épanouissent ? Pourtant, Messager et Dukas sont amis car, sans préjugés, Messager sait apprécier à la fois Vincent d’Indy et Henri Christiné.

Comme Chabrier, Messager est porté par tempérament vers la comédie. Mais contrairement à son aîné, il assume son goût du divertissement. Wagnériens tous deux, ils ont figuré parmi les premiers pèlerins de Bayreuth, mais ont aussi signé des fantaisies burlesques écrites sur des thèmes de Wagner. Pourtant Chabrier, né douze ans avant Messager et mort prématurément, n’a pu profiter de l’effervescence théâtrale de la Belle Époque et s’est fourvoyé dans la légende lyrique sur le modèle de Wagner. Messager, lui, forge son métier de compositeur dans l’opérette, s’y sensibilise au rythme dramatique et à l’esprit de son temps. Contrairement à Chabrier, il jouit en tant que chef d’une reconnaissance unanime. Il n’a donc pas besoin de faire ses preuves dans sa musique et y gagne la liberté de produire ce qui lui plaît : un art comique dont la légèreté, si elle s’oppose à la lourdeur, est compatible avec la délicatesse, voire la profondeur.

Tendant vers l’opéra-comique et la comédie lyrique – deux grands genres, le premier dévolu au délicat « demi-caractère », le second lointainement issu de la Platée de Rameau –, Messager y importe la fluidité wagnérienne qu’il conjugue à une clarté orchestrale toute française. Fortunio est une comédie revêtue d’une partition musicale continue. Cette forme, abordée par Messager en 1893 avec Madame Chrysanthème à la Renaissance, sanctionne la dissolution des genres officialisée par un décret en 1863 et mise en pratique à la salle Favart dès 1876. Fortunio n’en a pas moins l’esprit de l’opéra-comique : milieu bourgeois, personnages de caractère se détachant d’une communauté pittoresque, intrigue à la fois grivoise et sentimentale.

Dans le goût des décennies précédentes, le livret adapte une œuvre littéraire, Le Chandelier d’Alfred de Musset, pièce caustique et tendre choisie par Messager et à laquelle les habiles librettistes Flers et Caillavet ajoutent un premier acte d’exposition et un tableau de fête nocturne – quatrième acte qui sera supprimé à la première. Décrivant l’ambiance de la création, Albert Carré évoquera son « atmosphère cordiale, plaisante. "On dirait que la musique est de Musset lui-même" m’écrivait Robert de Flers. Et de son côté, Messager était enchanté de ses librettistes. » La pièce possède un potentiel musical qu’avait pu mesurer Offenbach en composant une musique de scène pour sa création à la Comédie Française en 1850 – dont la fameuse Chanson de Fortunio qui fait d’abord un peu d’ombre à celle de Messager. Musset est d’ailleurs à la mode à l’Opéra Comique : Auber a mis dès 1840 Le Chandelier en musique sous le titre de Zanetta, Offenbach a fait un Fantasio et Bizet adapté Namouna dans sa Djamileh en 1872 ; amis de Messager, Pierné composera On ne badine pas avec l’amour en 1910 et Henry Février Carmosine en 1913. On entendra même dans la salle Favart d’éphémères Lorenzaccio et À quoi rêvent les jeunes filles. Musset insuffle dans la société mondaine de ce tournant de siècle une densité romantique grisante avec ses héros qui, pour paraphraser Chateaubriand, habite un monde vide avec un cœur plein.

La production de 1907 est mise en scène par le directeur Albert Carré, comme le veut l’usage, dans des décors de Lucien Jusseaume. La distribution compte un jeune débutant prometteur, Fernand Francell dans le rôle-titre, les étoiles Lucien Fugère en Maître André et Marguerite Carré en Jacqueline, et certains créateurs de Pelléas : Dufranne en Clavaroche après Golaud, Périer en Landry après Pelléas. Dans la salle, Henri Busser, successeur de Messager à la direction de l’orchestre, se réjouit d’entendre applaudir Debussy, Hahn et Pierné, « tous ravis par cette musique légère et spirituelle » dont Fauré fera un compte rendu élogieux dans Le Figaro.

Sacré meilleur opéra-comique récent par le prix Monbinne de l’Académie des beaux-arts, Fortunio connaît 32 représentations en 1907, des reprises en 1910, 1915, 1920 (ces deux séries sous la direction de Messager), 1946 et une production en 5 actes en 1948, la dernière en date sur le plateau de la salle Favart qui comptabilise 77 représentations de Fortunio avant notre spectacle de 2009.

Que démontre le succès de Fortunio, créé par le directeur musical de l’Opéra à l’Opéra Comique en 1907 ? Que l’esprit de l’opéra-comique perdurait et surtout s’adaptait en souplesse aux transformations provoquées autant par la disparition des privilèges que par l’influence de Wagner, que l’Opéra Comique était par essence le premier théâtre lyrique de création en France, poumon aussi indispensable à la santé de la vie musicale qu’à celle de l’Opéra de Paris, bien mieux doté mais adonné au répertoire. C’est cette merveilleuse coïncidence entre l’esprit d’une institution et la démarche d’un artiste que le public applaudissait cette année-là.

Agnès Terrier

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