Entretien avec Raphaël Pichon | Werther

Raphaël Pichon, directeur musical, revient sur Werther et sur la “brûlure de l’intime” qui traverse l’œuvre : un vertige du désir, une liberté expressive poussée jusqu’au silence, et une tragédie qui laisse la société intacte tandis que l’individu se consume.

Publié le 13 janvier 2026
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« Werther brûle tout. Incapable de filtrer, il se livre au monde sans défense. »

Raphaël Pichon Directeur musical de Werther

Raphaël Pichon, directeur musical de Werther éclaire les choix musicaux, le rôle des timbres et du temps, et la manière dont Massenet fait basculer l’émotion vers l’inéluctable.

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Interview de Raphaël Pichon | Werther

Werther

Jules Massenet

19 au 29 janvier 2026

Werther est un jeune artiste idéaliste, sensible et exalté. Dès son arrivée à Wetzlar, où il compte s’établir, il est ébloui par une scène de bonheur familial au centre de laquelle rayonne Charlotte. L’amour de la poésie les réunit aussitôt. Mais Charlotte a fait à sa mère mourante la promesse d’épouser Albert… 

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Avec

Direction musicale, Raphaël Pichon Mise en scène, Ted Huffman Avec Pene Pati, Adèle Charvet, John Chest, Julie Roset, Jean-Christophe Lanièce, Carl Ghazarossian, Paul-Louis Barlet, Flore Royer, Christian Immler  Chœur d'enfants et solistes, Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique Orchestre, Pygmalion

Drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux inspiré du roman épistolaire de Goethe Les Souffrances du jeune Werther | Créé à Vienne en 1892 dans une traduction allemande de Max Kalbeck et représenté à l’Opéra-Comique le 16 janvier 1893. Nouvelle production.

Pour aller plus loin

Dans Werther, Massenet ne raconte pas seulement un amour empêché : il décrit une manière d’être au monde, entre refoulement social et débordement intérieur. Raphaël Pichon lit l’opéra comme une mécanique du désir, précise et implacable, qui conduit au silence final plus qu’à l’apaisement.

Entretien de Raphaël Pichon par Agnès Terrier, dramaturge de l'Opéra-Comique

« Werther me semble être avant tout l’histoire d’une quête éperdue : trouver sa place dans le monde. Dans la petite société de Wetzlar, apparemment immobile, régie par des conventions aussi rassurantes qu’implacables, et autour de la famille du Bailli ébranlée par la perte de la mère, chacun cherche à vivre. Mais là où Charlotte, par une nécessité de survie presque héroïque, choisit le refoulement et accumule en elle une densité intérieure immense, Werther, lui, est l’homme de l’expansion absolue. Il dit tout, montre tout, brûle tout. Incapable de filtrer, incapable de contenir, il se livre au monde sans défense.

Il est ce « fils de la Nature », figure presque messianique d’une religion intime et nouvelle, qui traverse le monde des vivants avec une sensibilité à vif, douloureuse, écorchée. Lorsqu’il croise le couple formé par Brühlmann et Käthchen, absorbés dans leur bréviaire amoureux et leur idéal partagé, un malentendu tragique se noue. Là où ils invoquent le « divin Klopstock » comme une élévation poétique, une idéalisation lyrique du sentiment, Werther, lui, vit cette ferveur dans sa chair même, sans distance, jusqu’à l’épuisement et jusqu’à la mort. Ce décalage est au cœur du drame : ce qui, pour les autres, relève du rêve ou de la fuite devient chez lui une expérience organique et bientôt incontrôlable.

C’est cette « rêverie maladive » que Massenet a saisie avec un génie redoutablement lucide. Non pas un romantisme épanouissant, mais une véritable pathologie du désir ; non pas l’ivresse d’un idéal, mais une névrose, où l’érotisme de l’interdit, nourri par le silence et le refoulement, devient peu à peu insupportable. La musique ne cherche jamais à excuser Werther : elle expose, dissèque, accompagne cette dérive intérieure avec une précision presque clinique.

C’est ici que le recours aux instruments d’époque et aux timbres de la création prend tout son sens. S’il ne s’agit en aucun cas de reconstituer un passé idéalisé, il est passionnant de s’appuyer sur la matière sonore elle-même pour tenter de donner à entendre ce que les évolutions du temps ont parfois lissé : la nervosité, l’âpreté, l’instabilité, la tension psychologique constante sous le vernis lyrique, rendu parfois anodin par l’agrandissement de nos salles, de nos orchestres et par conséquent de nos voix et de nos attentes. Car la partition de Massenet est d’une rigueur et d’une précision implacables !

Loin des libertés expressives qu’on lui attribue parfois, elle donne à voir une précision rythmique quasi maniaque, une gestion millimétrée du temps, des silences, des suspensions, des fluctuations presque cardiaques ! Dans un jeu de contrastes et de ruptures permanent durant les actes I et II, Massenet semble nous « asphyxier » sous la violence et la beauté au cours des actes III et IV, se débarrassant définitivement des personnages secondaires pour nous forcer bientôt à regarder Werther mourir.

Cette lecture nous éloigne volontairement de l’horizon wagnérien qui irrigue pourtant l’œuvre et l’époque. Werther n’est pas Tristan. Là où Wagner ouvre la perspective d’une transfiguration métaphysique par l’amour et la mort, Massenet en refuse la promesse. Ici, point de rédemption, point d’extase salvatrice. La mort n’est pas un passage glorieux, mais une lente transe, un épuisement. Le « chant de la délivrance » se révèle être un leurre. Et si Werther finit par s’unir à la matière, dans ce que l’on pourrait appeler des fiançailles funéraires, c’est pour rejoindre cette Nature immense et ambiguë, cette « Mère » originelle capable tout autant de protéger ses enfants que de les perdre dans ses propres labyrinthes.

Le dénouement, presque insoutenable, scelle l’échec absolu de cette quête. Tandis que Werther s’éteint seul, après un dernier monologue arraché à la nuit, la société poursuit son cours. Noël est célébré, les rites demeurent, la vie collective continue, intacte. Les voix d’enfants chantant « Jésus vient de naître » résonnent alors comme une sentence involontaire, d’autant plus violente qu’elle se pare d’innocence. Rien ne s’est arrêté.

Il ne reste alors que Charlotte. Si Massenet a déplacé la folie du côté masculin, il a néanmoins tracé, avec une égale lucidité, la marche inexorable vers une forme de destruction féminine. Charlotte ne meurt pas, mais elle s’effondre. Elle est condamnée à porter le poids de deux solitudes irréconciliables : celle de l’amant disparu et celle de l’époux vivant, celle de l’utopie poétique et celle de la vie qu’il lui reste à mener. Histoire résolument contemporaine, le rideau ne tombe pas sur une apothéose, mais sur le silence glaçant d’un ordre social refermé sur lui-même, laissant derrière lui des êtres brisés, incapables désormais de trouver leur place dans le monde. »