À lire avant de venir voir Kein Licht

01 Octobre 2017

À lire avant le spectacle

Fruit d’une commande d’Olivier Mantei pour l’Opéra Comique dès sa nomination à la tête de l’institution en 2014, Kein Licht est la première création de son mandat.

Oeuvre de théâtre musical, Kein Licht s’annonce comme une invitation à utiliser le spectacle vivant pour nourrir notre réflexion sur le monde. Dans cette optique d’un théâtre qui rassemble et qui interroge, ses concepteurs qualifient Kein Licht de « Thinkspiel », par une contraction du verbe anglais « to think » - penser – avec le genre historique du « Singspiel » – littéralement « pièce à chanter », forme allemande d’opéracomique dont La Flûte enchantée est l’archétype.

Dans Kein Licht, on chante et on parle, on s’interroge et on questionne. Le texte est signé de la prix Nobel autrichienne Elfriede Jelinek dont le théâtre, peu joué en Autriche, est toujours très attendu en Allemagne et davantage traduit et commenté en France que dans les autres pays non germanophones. Kein Licht a été écrit en réaction à la catastrophe de Fukushima en 2011-2012, et il s’est vu adjoindre en mars dernier une partie d’un autre texte réagissant à l’investiture de Donald Trump à la tête des États-Unis. Conçus séparément par l’autrice autrichienne, ces deux écrits (Kein Licht et Der Einzige, sein Eigentum) sont mis en regard afin de souligner l’urgence d’une prise de conscience environnementale mondiale et la lourde responsabilité qui pèse sur nos générations.

Jelinek a écrit ces textes, Philippe Manoury et Nicolas Stemann s’en sont saisis en toute liberté, comme elle les y a invités. Le compositeur français Philippe Manoury, qui compose avec Kein Licht son cinquième ouvrage lyrique, met pour la première fois les mots de Jelinek en musique. Le metteur en scène allemand Nicolas Stemann donne régulièrement les premières scéniques de ses textes de théâtre.
Le titre, Kein Licht – Pas de lumière –, est un clin d’oeil au très ambitieux cycle de Karlheinz Stockhausen, Licht, dont l’utopie n’est ici plus de mise.
Cependant, bien que le titre et le sujet – la stupéfaction après une catastrophe atomique – invitent à une certaine économie de moyens, l’électricité est
délibérément restée un paramètre important de la composition – Philippe Manoury utilise les ressources informatiques de l’IRCAM, depuis l’écriture musicale jusqu’à son interprétation en salle – et de la mise en scène – qui utilise entre autres projection visuelle et création 3D. Il s’agit dans Kein Licht d’interroger les usages de l’électricité et les politiques énergétiques, principalement en France et en Allemagne, pas de proposer une quelconque solution. Mais la coupure de courant – « blackout », indique le livret du spectacle – est intégrée à la dramaturgie, tandis que la partition fait la part belle aux instruments acoustiques de l’Ensemble Lucilin et aux voix lyriques, dirigés par le chef Julien Leroy.

Pour Jelinek, l’illusion n’est plus possible au théâtre. La scène est un lieu dont il faut assumer l’artificialité. Au lieu d’incarner des personnages, les acteurs prennent en charge l’ensemble du texte qu’ils peuvent être amenés à lire, feuilles en main. Ce texte, remis au centre du jeu, est un discours traversé de voix, une véritable partition verbale dont la dimension sonore est primordiale.

Dans Kein Licht, il n’y a donc ni fiction ni personnages. Des voix réagissent à la catastrophe en direct. Elles sont d’abord deux, celles de musiciens, ou au moins de partenaires, désignées par les lettres A et B. Dans le spectacle quatre chanteurs – soprano, mezzo, alto et baryton – et deux comédiens prennent respectivement en charge les textes de Jelinek – qui sont chantés – et ceux parlés de Stemann, avec lesquels celui-ci, dans la tradition allemande du Regietheater (un théâtre fait par le metteur en scène), organise et interroge le spectacle. Dans ce « Thinkspiel », pièce à réfléchir, la réflexion est un matériau théâtral où intervient même le compositeur, par deux fois. Les voix parlées et chantées permettent, avec le support de l’électronique, d’explorer toutes les formes de vocalité.

Commande de l’Opéra Comique, Kein Licht est une production aux proportions exceptionnelles comme en revêtent rarement les créations musicales contemporaines. Lauréate du Prix Fedora 2016, soutenue par le Fonds de création lyrique, Kein Licht rassemble des coproducteurs de toute l’Europe : la Ruhrtriennale en Allemagne – la première mondiale a eu lieu dans la Gebläsehalle de Duisbourg le 25 août dernier et a été suivie de cinq représentations –, l’IRCAM-Centre Pompidou, le Festival Musica de Strasbourg et l’Opéra national du Rhin qui l’ont repris en septembre 2017, les Théâtres de la Ville de Luxembourg et l’ensemble luxembourgeois Lucilin, le Théâtre National Croate de Zagreb et le Münchner Kammerspiele. Enfin, à la suite d’une opération de mécénat participatif qui a mobilisé l’Opéra Comique pendant le second semestre 2015, cent-cinq donateurs individuels ont aussi apporté leur soutien au projet à hauteur de 7% de son budget global. L’Opéra Comique et les artistes les en remercient chaleureusement !

En octobre 2017, le rideau de la salle Favart s’ouvre sur une création qui remet en jeu les rapports entre littérature, musique et plateau, avec des artistes si investis dans cette recherche qu’ils l’ont inscrite dans la forme même du spectacle. Assis dans la salle, au niveau de la corbeille, Philippe Manoury travaille en temps réel sur la partie électronique de sa partition. Une occasion rare pour le public de l’Opéra Comique de s’immerger dans la création en action.

Par Agnès Terrier

 

Synopsis

Ire PARTIE – 2011

11.3.2011 – À la suite d’un séisme et du tsunami qui s’ensuivit, plusieurs réacteurs de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima sont entrés
en fusion, provoquant un désastre nucléaire.

Comment parler de quelque chose qui est pire que tout, pire que le pire ? Peut-être comme cela : un chien entre en scène hurlant à la mort face aux spectateurs. Ou encore comme cela : deux joueurs, A et B (sont-ils des musiciens, des particules élémentaires, ou sont-ils, comme nous tous, deux consommateurs d’énergie ?) doivent s’imaginer qu’ils ne se tiennent pas avant ou après mais au beau milieu de la catastrophe. Ils n’y parviennent pas. Jusqu’à la fin, en leur âme et conscience, ils nient les faits : « Nous sommes ici et nous jouons, rien d’autre. Nous sommes deuxièmes violons, nous ne faisons qu’accompagner, ou quelque chose comme ça car, quoiqu’il en soit, nous n’avons jamais été et nous ne sommes pas là. » Les morts tentent en vain de faire entendre leurs voix. Dans un finale endiablé, les deux joueurs A et B décident de continuer comme avant, avec une grande dépense d’énergie et beaucoup de gaspillage : « Comment peut-on imaginer une sortie du nucléaire ? Impossible !
Nous continuerons d’irradier. Nousne serons plus nous-mêmes que radiation. » Qu’en pensez-vous ?

IIe PARTIE – 2012

Des zones entières sont devenues inhabitables. Seuls quelques habitants sont restés – et les animaux. Une femme endeuillée nourrit les chiens qui sont
tout ce qui lui reste.

A et B apparaissent et nient toute responsabilité. Nous nous trouvons à présent avec eux à l’autre bout du monde et nous envisageons – trop tard – d’abandonner le nucléaire. « Pourquoi pas avant ? – Aucune idée », disent-ils. Ils remontent dans leur voiture diesel et partent. « Aucun mot sur la vérité n’a été prononcé » vitupère une femme endeuillée, outrée de tant d’hypocrisie. Sa plainte se perd au loin. En revanche le sujet de l’énergie nucléaire est solennellement enterré et un portable est branché sur une prise de courant. Aucune remise en question. Pourquoi donc, quand même la fin du monde enseveli sous des masses d’eau est bonne pour un selfie ? Ce n’est que quand tout s’effondre et que le courant électrique tombe en panne que cela devient clair : on ne peut pas continuer comme ça. Mais cette conclusion ne tient pas longtemps et tourne vite en lapalissade.

IIIe PARTIE - 2017

Les fantômes des morts nous transportent en 2017. Avons-nous appris quelque chose ? Les choses se sont-elles enfin améliorées ? Nous le voyons : un roi twitte que le réchauffement de la planète est une invention des Chinois – où était-ce des Coréens du Nord ? En résumé : « Nous avons des missiles – nous pouvons les déployer ».

L’atome ne nous accueille plus seulement sous forme de centrales nucléaires, mais aussi comme arme de guerre, prête à servir. Le bon sens moral n’a pas su faire face au savoir technique. « Homme de la terre, prends garde » chante la femme endeuillée, avant de disparaître elle aussi parmi les fantômes des victimes. A et B se réfugient dans des fantasmes virtuels : ils désertent la terre et s’envolent vers la planète Mars. Le concert humain est définitivement terminé, la fête est finie, les musiciens sont les derniers à quitter la scène. Ne restent que les hurlements du chien.

Par Nicolas Stemann
Traduit de l’allemand par Catherine Debacq-Groß

Kein Licht, c’est du 18 au 22 octobre à l’Opéra Comique

Une création récompensée du Prix FEDORA 2016 - Rolf Lieberman pour l’Opéra 2016.

Direction musicale, Julien Leroy
Mise en scène, Nicolas Stemann
Réalisateur en informatique musicale - IRCAM, Thomas Goepfer
Avec Sarah Maria Sun, Olivia Vermeulen, Christina Daletska, Lionel Peintre
United Instruments of Lucilin 

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