Rencontre avec Ted Huffman | Werther

Pour sa première à l’Opéra-Comique, Ted Huffman s’attaque à « Werther », un coup de cœur de longue date pour le metteur en scène

Publié le 5 janvier 2026
fr

« En écoutant Werther, j’avais l’impression de vivre dans l’univers de cet opéra, et le monde avait tellement de sens… »

Ted Huffman Metteur en scène de Werther
illustration

Rencontre avec Ted Huffman, metteur en scène de Werther

Transcription textuelle

On entend et on voit ici la rencontre filmée avec Ted Huffman, le metteur en scène de Werther

"Pour moi Werther, c'est une œuvre qui traite de la difficulté
de vivre dans une société où l'on se sent légèrement aliéné.
Je pense que c'est une œuvre à laquelle tout le monde peut s'identifier à un certain niveau.
J'ai vu Werther il y a très longtemps,
pour la première fois, et je pense qu’à ce moment-là,
j’ai entendu une musique que j'ai vraiment adorée,
et particulièrement Pourquoi me réveiller, l’air du ténor.
C'est ce dont je me souviens de cette représentation.
Et pour être honnête, ce n'était pas une œuvre à laquelle j'avais beaucoup réfléchi
jusqu’à ce que Raphaël Pichon m’en parle et,
avant de dire oui, je l'ai beaucoup écouté.
Je l'ai donc mis en boucle dans ma cuisine pendant tout un week-end.
Et je me souviens qu'à un certain moment, j’avais l’impression
de vivre dans l’univers de cet opéra
et le monde avait tellement de sens.
Il y a la beauté, l’espoir, la tristesse et le désespoir,
et tout ça est fait très discrètement,
ce qui, à mon avis, le différencie de beaucoup de ce que nous considérons comme le grand opéra.
Mais je pense que c'est aussi pour ça que c'est une œuvre parfaite pour l'Opéra-Comique,
parce que cela repose sur ces petites conversations
et c'est une collection de petits moments.
Et pour moi, pouvoir travailler avec des chanteurs en tant qu'acteurs dans les moindres détails,
de manière subtile, c'est ce que je recherche toujours.
La production est donc un décor abstrait contenant des objets très réels,
il y a donc un sentiment d'histoire.
Ce n'est pas non plus un monde contemporain que nous avons construit.
Il a ce charme du XIXe siècle,
même si ce n'est pas un décor classique au sens où on l’entend.
Et c'est davantage un espace qu'un lieu,
donc, quand on regarde ça, on ne peut pas dire que c'est leur maison,
ou, vous voyez, un truc comme l’église mais,
nous avons des éléments de toutes ces choses.
Donc, si vous voyez quelques chaises ensemble, vous pouvez imaginer le reste de la maison,
et si vous voyez l'orgue au fond de la scène,
alors vous pouvez imaginer l'église qui est décrite dans l’acte deux.
Et pour moi, la scène finit par devenir une sorte de cadre
pour cette reconstitution que nous faisons
et aussi une sorte d'espace de conservation pour la psychologie de Werther.
Nous pouvons donc voir comment les interactions entre ces personnages
le pousse, en quelque sorte, dans différentes directions,
et vous pouvez voir une progression dans le temps.
Vous savez, quand le livre a été publié,
beaucoup de gens se sont inspirés de Werther
et je pense que nous en avons des exemples dans notre monde.
Aujourd’hui, vous puvez voir
de jeunes hommes qui sont remplis d'angoisse face au monde
et plus vraiment sûrs de leur place.
Et je pense que ce sentiment-là se répète à presque chaque génération,
En ce sens, c'est tout à fait contemporain.
Je pense que ce que Werther recherche
c'est une connexion,
et il est très honnête à ce sujet.
Alors que tout le monde ici accepte, en quelque sorte, les limites de sa société.
Et il essaie de dépasser ça,
et cela rend son existence vraiment pénible
parce qu’il essaie d’être honnête,
or, il a l'impression que personne d'autre autour de lui n'est honnête.
Et donc, il trouve simplement que l’existence est douloureuse."

Avec

Direction musicale, Raphaël Pichon • Mise en scène, Ted Huffman • Avec Pene Pati, Adèle Charvet, John Chest, Julie Roset, Jean-Christophe Lanièce, Carl Ghazarossian, Paul-Louis Barlet, Flore Royer, Christian Immler • Chœur d'enfants et solistes, Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique • Orchestre, Pygmalion

Werther

Jules Massenet

19 au 29 janvier 2026

Werther est un jeune artiste idéaliste, sensible et exalté. Dès son arrivée à Wetzlar, où il compte s’établir, il est ébloui par une scène de bonheur familial au centre de laquelle rayonne Charlotte. L’amour de la poésie les réunit aussitôt. Mais Charlotte a fait à sa mère mourante la promesse d’épouser Albert… 

Réserver

Pour aller plus loin

Entretien de Ted Huffman par Agnès Terrier, dramaturge de l'Opéra-Comique

  • « En quoi la source littéraire a-t-elle compté dans votre travail sur Werther ?

Le roman de Goethe nous offre des éclairages et des détails sur les personnages et sur des aspects de leur vie que l’opéra n’aborde pas, raison pour laquelle il a été une référence pour moi. Comme il s’agit d’un roman épistolaire, nous avons aussi cherché, avec mon équipe et les interprètes, une approche théâtrale qui reflète l’écriture sensible, à la première personne, de Werther : son profond sentiment d’isolement, le poids de son amour impossible. Néanmoins, la principale source de la mise en scène reste évidemment le livret mis en musique par Massenet.

  • Ce drame lyrique se présente sous la forme de grandes scènes. Comment avez-vous appréhendé cette forme dramatique ? 

D’une part, ces scènes semblent ancrées dans le réel : l’action quotidienne de l’opéra se déroule comme dans une pièce de Tchekhov, avec des allées et venues dans un seul et même lieu.

D’autre part, la structure d’ensemble – quatre scènes continues, séparées par des ellipses temporelles – propulse l’œuvre dans le temps qui s’écoule. Et l’inéluctable marche du temps agit comme une force brutale dans la vie de ces personnages. À chaque scène, nous les découvrons ainsi transformés, confrontés à de nouvelles réalités émotionnelles.

Werther est moins un opéra d’actions que de conversations, ce qui me plaît beaucoup car, dans l’intimité de l’Opéra-Comique, cela ressemble à du théâtre chanté.

  • Comment comprenez-vous le personnage de Werther ?

Werther trouve la société qui l’entoure pleine d’hypocrisie et d’artifices inutiles. Il tente de s’y opposer en se comportant de façon directe et honnête, et en obéissant à la vérité de ses sentiments, ce qui finit par les mettre, lui et Charlotte, dans une situation délicate.

Il est risqué d’appliquer une terminologie contemporaine à un récit historique. Si Werther semble souffrir de troubles mentaux, il connaît aussi des moments de joie, de charme et d’humour. C’est ce que nous tentons de montrer, de façon nuancée. Nous mettons en scène un Werther sujet à des comportements autodestructeurs mais complexe et qui aime la vie. Notre intention n’est aucunement d’établir un diagnostic sur scène.

  • Et Charlotte ? Son prénom ne pourrait-il pas figurer dans le titre de l'oeuvre ? 

Le conflit central de l’opéra se joue dans le cœur de Charlotte : doit-elle céder à son amour pour Werther ou rester fidèle à Albert ? En ce sens, elle est bien le personnage central. En outre, on en apprend beaucoup plus sur sa vie que sur celle de Werther. On connaît son passé, on rencontre sa famille et on assiste à l’évolution de ses choix.

Si l’opéra et le roman portent cependant le nom de Werther, c’est parce qu’il est l’étranger, celui qui ne peut pas vivre en sécurité dans cette société, et le catalyseur de tout ce qui arrive.

  • Comment avez-vous choisi de monter Werther ? Fallait-il l'actualiser ? 

Malheureusement, Werther semble parfaitement actuel ! J’ai trouvé les thèmes de l’œuvre si universels qu’il ne m’a pas paru nécessaire de situer l’opéra dans une époque ou un lieu précis. Les costumes évoquent subtilement le passé, mais sont surtout conçus comme l’expression de la psychologie des personnages.

Notre décor sert de cadre à l’action, révélant la théâtralité et la rendant lisible. Nous le lisons également comme un lieu d’accumulation de souvenirs. Nous nous sommes inspirés, en cela, d’une citation d’Annie Ernaux tirée de son ouvrage L’Usage de la photo (2005) :

« Souvent, depuis le début de notre relation, j’étais restée fascinée en découvrant au réveil la table non desservie du dîner, les chaises déplacées, nos vêtements emmêlés, jetés par terre n’importe où la veille au soir en faisant l’amour. C’était un paysage à chaque fois différent. Devoir le détruire en séparant et ramassant chacun nos affaires me serrait le cœur. J’avais l’impression de supprimer la seule trace objective de notre jouissance. […] Les retrouver à la lumière du jour, c’était ressentir le temps. »