A lire avant le spectacle du Bourgeois gentilhomme

14 Septembre 2020

« Avec lui on peut hasarder toute chose, et il est homme à jouer son rôle à merveille ! » Covielle à propos de M. Jourdain, acte IV 

Après 1662 et la création d’Ercole amante au Louvre, pour les noces de Louis XIV et de Marie-Thérèse, les fêtes mobilisent régulièrement la Cour de France. Et à partir de 1664, Louis XIV y fait collaborer ses artistes favoris : Molière, directeur de la Troupe du Roi, et Lully, surintendant de la Musique royale. Ensemble, ils façonnent des comédies-ballets, selon la formule des Fâcheux inaugurée à Vaux-le-Vicomte en 1661.
Si l’opéra demeure donc un spectacle de professionnels italiens, la comédie-ballet s’affirme comme la combinaison toute française de talents variés. Elle agrémente une comédie d’intermèdes dansés et chantés, que Molière et Lully intègrent de mieux en mieux à l’intrigue. Avec la complicité du chorégraphe Beauchamp, ils produisent les « divertissements royaux » que sont Le Mariage forcé, La Princesse d’Élide, L’Amour médecin, Le Sicilien, Georges Dandin, Les Amants magnifiques. En 1669, Monsieur de Pourceaugnac a vu le jour dans le château de Chambord, sur la scène d’un théâtre éphémère bâti par l’architecte Vigarani. C’est là que Le Bourgeois gentilhomme sera créé l’année suivante.

En février 1670, Louis XIV va sur ses 32 ans. Monarque absolu depuis neuf ans, il travaille à apporter au royaume prospérité et stabilité. Deux ans plus tôt, la brève guerre de Dévolution – visant à obtenir la dot de la reine, ex-infante d’Espagne – s’est conclue avantageusement par le traité d’Aix-la-Chapelle. 
À la Cour qui s’apprête pour le carnaval, la brillante Montespan est en train d’évincer la douce La Vallière. L’aristocratie s’empresse autour du roi dans ses résidences – pour l’heure à Saint-Germain-en-Laye –, au gré de fêtes qui sont devenues de véritables festivals. 
Louis XIV les croit efficaces en politique intérieure : « Cette société de plaisirs, qui donne aux personnes de la Cour une honnête familiarité avec nous, les charme plus qu'on ne peut dire. Par là nous tenons leur esprit et leur cœur, plus fortement peut-être que par les récompenses et les bienfaits ». Elles sont aussi utiles au prestige extérieur : « À l'égard des étrangers, dans un État qu'ils voient florissant, ce qui se consume en ces dépenses, qui peuvent passer pour superflues, fait sur eux une impression très avantageuse de puissance, de richesse et de grandeur » (Mémoires pour l'instruction du Dauphin, 1661). 

Le système a atteint une telle efficacité que Louis XIV décide de ne plus danser en public – peut-être alerté par la dernière création de l’Hôtel de Bourgogne, Britannicus, où Racine décrit Néron comme un souverain occupé « à venir prodiguer sa voix sur un théâtre, / à réciter des vers qu’il veut qu’on idolâtre / tandis que des soldats, de moments en moments, / vont arracher pour lui les applaudissements ». Suspendant sa participation aux Amants magnifiques, que répètent Molière et Lully, Louis XIV ouvre la voie à la professionnalisation de la danse. Il n’a plus besoin de payer de sa personne : il sait le public captif.

Aucun rôle n’est donc réservé au monarque dans la commande suivante, destinée à agrémenter la chasse royale à Chambord. Comme souvent, Louis XIV indique un sujet : il s’agit de rire des Turcs – ceci pour faire oublier la mise en scène ratée, l’année précédente, de la réception de l’envoyé du sultan Mehmed IV. Venu réclamer la nomination d’un nouvel ambassadeur de France, muni d’une lettre difficile à déchiffrer, Soliman Aga a été reçu à la Cour avec un faste disproportionné, et peu d’attention à sa requête. Ni le goût nouveau du café ni la version officielle de l’événement parue dans les gazettes n’ont fait oublier son ostensible mécontentement...

Lorsque Molière et Lully abordent le projet à l’été 1670, ils ont respectivement 48 et 38 ans. Leurs intérêts divergent de plus en plus. Lully étend son pouvoir sur les formations musicales et l’organisation des spectacles à la Cour. Molière, fort de son amitié avec le roi, protège la réussite de son théâtre parisien, où il joue entre autres ses pièces créées à la Cour. 
Celles-ci bénéficient d’une production financée par l’administration des Menus Plaisirs. Le Bourgeois gentilhomme coûte ainsi 49 404 livres et 18 sols (1 103 854 euros) en frais de décors, de costumes, d’accessoires et de répétitions, pour 16 comédiens et comédiennes, une vingtaine de danseurs et une trentaine de musiciens, dont une femme. 

Molière rédige une « cérémonie turque » bouffonne, dans un sabir compréhensible par tous. Elle sert de résolution à l’intrigue comique qui la justifie : à un bourgeois qui rêve de grandeur, un prétendant éconduit doit offrir un mirage plus puissant que celui de la noblesse de Cour. Son valet monte donc une supercherie avec les acteurs d’une mascarade à la mode. Étourdi de tambours et de turbans, le naïf Parisien est élevé à une dignité fictive dans l’aristocratie turque, celle de « Mamamouchi ». Le tout en une journée et sans quitter sa salle à manger. 

La pièce est créée le 14 octobre 1670. Le livret des paroles chantées est distribué au public : il dit la pièce « offerte par le Roi à toute sa Cour ». Mais le roi se montre mutique (comme d’habitude) et les courtisans mal disposés. Ils se sentent visés par la fatuité du bourgeois Jourdain comme par la rouerie du comte Dorante. L’intégration parfaite des divertissements à l’intrigue, tels l’habillement du bourgeois ou la préparation du festin, ne les dérident pas plus que les prestations de Molière en Jourdain et Lully en Mufti. « Le roi n’en dit pas un mot à son souper et tous les courtisans la mettaient en morceaux » raconte Grimarest. 
En effet, en quoi les Turcs sont-ils ridiculisés dans ce qui est présenté comme une mascarade parisienne ? Il est vrai que Soliman a affiché des prétentions d’ambassadeur sans l’être. Mais Louis XIV ne s’est-il pas de son côté couvert de diamants et de plumes blanches pour le recevoir ?

À l’issue de la seconde représentation, le roi prend le parti d’apprécier l’œuvre pour elle-même : « Molière, je suis tout à fait content de votre comédie. Voilà le vrai comique et la bonne et utile plaisanterie. Continuez à travailler dans ce même genre, vous me ferez plaisir ». 
D’autres représentations suivent, à Chambord puis à Saint-Germain, jusqu’à la première publique au Palais Royal, le 23 novembre, dans des effectifs plus modestes. Là, le public de Molière, urbain, cultivé… et largement bourgeois, fait fête à la pièce. Des mois durant, on applaudit les « visions de noblesse et de galanterie » du parvenu – que beaucoup partagent, émus aussi par sa soif de savoir, sa candeur et sa gaieté.
 
Ce succès aggrave sans doute les tensions entre Molière et Lully qui abordent avec Psyché, pour le carnaval de 1672, leur dernière collaboration. Quelques mois plus tard, Lully s’approprie les moyens de faire de l’opéra, et prive aussitôt Molière du libre usage du chant et de la danse. La mort brutale du dramaturge, le 17 février 1673, va lui laisse les clés du théâtre du Palais-Royal.

Cette rupture fait du Bourgeois gentilhomme l’ultime fruit de la connivence artistique des deux Baptiste, dont le double portrait en costume figure au frontispice de l’édition. Molière était fier de la formule comédie-ballet, même si elle s’avérait difficilement viable dans son théâtre parisien, et il avait affirmé en publiant L’Amour médecin : « Il serait à souhaiter que ces sortes d’ouvrages pussent toujours se montrer avec les ornements qui les accompagnent chez le Roi : les airs et les symphonies de l’incomparable M. Lully, mêlés à la beauté des voix et à l’adresse des danseurs, leur donnent des grâces dont ils ont toutes les peines du monde à se passer. » 

Les Menus Plaisir ne sont plus. Les moyens de production sont mieux répartis aujourd’hui, entre institutions dotées par l’État et structures indépendantes. 
Ce Bourgeois gentilhomme, porté par la Compagnie Jérôme Deschamps et créé en 2019 au Printemps des Comédiens-Montpellier, retrouve avec Marc Minkowski et Les Musiciens du Louvre sa dimension musicale. Jérôme Deschamps revient à l’Opéra Comique, dont il fut le directeur de 2007 à 2015, dans le rôle de M. Jourdain, un rôle emblématique, pétri de rêves et d’enthousiasme.  


Agnès Terrier

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