À lire avant Ercole Amante, Hercule Amoureux

16 Octobre 2019

Ercole Amante - Hercule Amoureux à l'Opéra Comique - S.Brion (Opéra Comique)

Hercule amoureux : en 1662, un tel titre, flatteur pour un jeune monarque, reflétait moins la réalité qu’il ne proposait à tous une préfiguration optimiste de son règne.

Ercole amante, c’était en effet le cadeau de noces qu’offrait le cardinal Mazarin à son roi Louis XIV. En 1659, celui-ci avait accepté de s’unir à l’infante d’Espagne afin de sceller la paix entre les deux monarchies, Bourbon et Habsbourg, après vingt-cinq ans de guerre. Mazarin le diplomate triomphait en mariant ces héritiers que tout séparait, hormis l’âge, 21 ans, et le fait qu’ils étaient doublement cousins. Que Louis XIV sacrifiât ses amours (pour une nièce de Mazarin) à la raison d’État méritait une récompense : un spectacle somptueux, qui le mît en scène sous les traits du héros irrésistible auquel, avant lui, son père Louis XIII et son grand-père Henri IV avaient aimé être comparés. Variante fort éloignée de l’Hercule furieux d’Euripide, l’Hercule gaulois était une invention de la Renaissance française : un ancêtre que caractérisaient l’éloquence et la volonté d’atteindre la perfection à travers les épreuves, un demi-dieu que Ronsard avait même comparé à Jésus dans son Hercule chrétien.

Hercule avait inspiré statues, arcs de triomphe, entrées royales... Quoi de mieux, à l’orée de ce nouveau règne, qu’un spectacle rassemblant tous les arts, dans le palais des Tuileries restauré par Le Vau ?

L’opera était alors une formule italienne. Le livret d’Ercole amante fut confié à un spécialiste du genre, fin connaisseur du contexte monarchique français : l’abbé Francesco Buti. Le meilleur architecte de théâtre, Gaspare Vigarani, fut recruté pour édifier une salle dotée d’une machinerie ambitieuse. Puis Mazarin invita à Paris le plus fameux musicien vivant : le Vénitien Cavalli. Avec lui furent conviés des interprètes italiens, castrats en tête. Mais les vingt mois qui s’écoulèrent du 7 juin 1660 au 2 février 1662, des noces royales à Saint-Jean-de-Luz (et de l’arrivée de Cavalli à Paris) à la création d’Ercole amante aux Tuileries, transformèrent le contexte pour lequel l’opéra avait été prévu...Non que Louis XIV eût cessé d’être un Hercule en puissance, ou un amoureux – au contraire !

Le chantier de la salle prenait du retard. Le 9 mars 1661 mourut Mazarin, et avec lui le protecteur des Italiens à la cour de France. Louis XIV prit la tête de son gouvernement, prêt à devenir « le plus grand roi du monde » que chanterait un jour Lully. Son union avec Marie-Thérèse, couronnée par la naissance du dauphin le 1er novembre1661, n’avait plus rien d’une idylle. Il s’apprêtait, au grand effroi de Bossuet, à faire de Louise de La Vallière sa favorite. Enfin, Lully, l’ambitieux compositeur officiel fraîchement naturalisé, imposait la mode des ballets de cour et rendait incontournables ces grands spectacles participatifs, centrés sur le roi danseur.

Pour être représenté, Ercole amante fut donc inséré dans un cadre plus vaste, un « Grand Ballet du Roi » dont les 18 parties, dites « entrées de ballet », étaient signées Lully et glorifiait la Maison de France avec force allégories.

Cavalli s’était déjà plié à l’exercice en novembre 1660, transformant au Louvre son Serse vénitien en Xerxès. Mais le ballet de 1662 prit autour d’Ercole des proportions gigantesques, pour remplir la « Salle des Machines », comme on appelait déjà le théâtre des Tuileries. En faisant danser au roi les rôles de la Maison de France, de Pluton, de Mars et du Soleil, parmi une cinquantaine d’aristocrates, Lully attirait l’attention sur son propre travail, au détriment de l’opéra. Certes, les spectateurs disposaient de la traduction du livret – à la poésie maniériste et à l’intrigue compliquée. Mais la salle, conçue pour valoriser la machinerie et les danses, réservait une acoustique désast reuse aux 16 chanteurs (interprétant 22 personnages), menés par la basse Vicenzo Piccini, la soprano Hilaire Dupuis et les castrats Antonio Rivani et Giuseppe Melone, respectivement Hercule, Vénus (l’amour), Junon (la raison) et Diane (la Lune).

Le spectacle fut rejoué seize fois, vite ramené de six à cinq heures… grâce à des coupes dans la musique de Cavalli. Le dénouement de l’opéra, annoncé par le prologue politique, restait celui dicté par Mazarin : Hercule s’y dépouille des faiblesses humaines et épouse un destin supérieur. Mais avec la complicité de Lully, un grand ballet concluait ensuite la soirée dans un tout autre esprit : on y voyait les Heures et les Étoiles danser autour du Soleil, interprété par Louis XIV. La propagande du nouveau règne évinçait Hercule au profit d’Apollon…

Cavalli quitta Paris alourdi par son échec. Il avait eu le temps et les moyens de faire un chef-d’oeuvre. Hélas, aucun théâtre vénitien ne pouvait rassembler une distribution aussi splendide, un choeur et un orchestre aussi complets qu’à Paris. Jamais Ercole ne fut repris. Lully, qui savait dès lors comment faire de l’opéra, se hâta d’en effacer la mémoire. Onze ans plus tard, il allait qualifier son premier opéra de « tragédie en musique », dissimulant toute
inspiration italienne.

Jamais rejoué à Paris, sinon en 1981 au Châtelet, sous la direction de Michel Corboz et dans une mise en scène de Jean-Louis Martinoty, Ercole amante est pourtant le plus français des opéras vénitiens. Jalon dans l’avènement de l’art lyrique en France, chef-d’oeuvre baroque, nous le jouons pour ce qu’il est : un drame mouvementé et spectaculaire, confié à Valérie Lesort et Christian Hecq, une prodigieuse partition, ressuscitée par Raphaël Pichon à la tête de l ’ensemble Pygmalion, qui l’interprète sur instruments d’époque.

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