Elfriede Jelinek, prix Nobel à la plume engagée

18 Novembre 2015

© Elfriede Jelinek

Impopulaire dans son propre pays, l’Autriche, anticonformiste assumée dans une société où la fantaisie est mal portée, Elfriede Jelinek est ce que l’on peut appeler une auteure controversée. Caractéristique qui n’a plus l’heur de trop la déranger.
« Sexorciste », « Nestbeschmutzerin » (salisseuse du nid autrichien), la presse s’est déchainée contre elle. Les bien-pensants aussi. Qu’importe. La rebelle fut récompensée en 2004 par un prix Nobel de Littérature et prit soin de ne pas se présenter à la cérémonie d’attribution pour ne pas ternir une réputation qui n’aspirait qu’à s’exporter au-delà du Tyrol. Ni snobisme, ni provocation, la justification ne tenait, selon elle, qu’à une sévère agoraphobie : « j’aurais volontiers fait le déplacement jusqu’à Stockholm mais sincèrement, ça n’était pas possible physiquement…» 
Aujourd’hui, Elfriede Jelinek a 69 ans. Kein Licht ne sera pas son premier opéra. Elle a par ailleurs beaucoup travaillé avec Nicolas Stemann. Le prolongement que ce dernier et Philippe Manoury s’apprêtent à donner au texte, s’annonce aussi singulier que la plume acide et engagée de l’auteure.
Le prix Nobel est une touche-à-tout qui ne craint rien que l’immobilisme et la mièvrerie. C’est qu’avant de se passionner pour l’écriture, elle s’est longuement plongée dans les partitions: celles pour piano, pour orgue et pour flûte.  Musique et composition furent en effet ses premières amours. Façon de parler… Car toujours à l’en croire, d’amour il n'y eut guère, moins en tout cas que la tyrannie d’une mère obsédée par le devenir de sa fille. Celle-là même qu’elle dépeint dans son roman La Pianiste, paru en 1983, et adapté au cinéma par Michael Haneke en 2001 (et récompensé par une Palme d’Or à Cannes). Cette mère d’origine roumaine, issue de la grande bourgeoise catholique, et ce père tchèque, juif et socialiste « usaient, selon l’auteure, d'une langue pleine d'esprit ».
Atavisme ou non, Elfriede Jelinek partage ce vif intérêt pour la langue qu’elle commence à manier sous forme de poèmes alors qu’elle étudie l’Histoire de l’Art et le Théâtre. Et si elle obtient son diplôme d’organiste au Conservatoire de Vienne, c’est sur sa machine à écrire qu’elle décidera définitivement de pianoter. Elle transforme peu à peu ses vers en prose (on retrouve cette forme dans Kein Licht qui peut se lire comme un vaste fresque,  d’une seule traite) et donne à ses écrits une orientation critique. C’est le début des années 70, elle s’élève contre la pop-culture et ses représentations mensongères, le culte du divertissement, le patriarcat et la domination sexuelle masculine.
Critiquer la société oui, mais avec une langue élaborée : voilà la tradition littéraire dans laquelle Jelinek s’inscrit, marchant dans les pas d’un Karl Kraus ou d’un Thomas Bernhard, auteurs dont elle se sent proche : « je me sens vraiment ancrée dans cette tradition de la réflexion critique sur le langage. [...]  C'est pour cette raison que je me laisse volontiers aller aux calembours [...], que j'assume une part de trivialité, tout en pouvant me risquer, en même temps, au pathos. ». Celle qui déclare avoir vécu toute son enfance « sous le joug de l'ironie » affirme qu'il s'agit d'un héritage de ses parents : « je crois que l'ironie est un véritable organe. Certaines personnes l'ont, d'autres pas. » (in L’Express, interview par Baptiste Liger, 2012).
De la satire sociale et du roman, Elfriede Jelinek s’est peu à peu orientée vers l’écriture dramatique, mêlant dans ses textes des séquences théâtrales et cinématographiques, en privilégiant aux dialogue des monologues à plusieurs voix, miroirs de la complexité de la psyché.

Pour aller plus loin :
Son site personnel (en allemand)

Qui a peur d'Elfriede Jelinek ? Magali Jourdan, Mathilde Sobottke, Editions Danger Public, Collection Vies rebelles, 2006.
Son Prix Nobel a fait scandale. On l'accuse d'être subversive, élitiste, violente...
Pour la première fois, Elfriede Jelinek […] accepte de se confier directement à des biographes. Elle parle de son quotidien, de son père, devenu fou, de sa mère, omniprésente, de son couple, à distance, et de ses phobies, qui l'ont poussée à se retirer du monde, et à écrire.

 

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