Paris s’est vidée - Chapitre 2 la grippe espagnole

24 Avril 2020

Paris s'est vidée Chapitre 2

Mardi 17 mars 2020, notre théâtre a fermé ses portes et mis sa saison en suspens, en même temps que se confinaient la plupart de ses personnels, de ses artistes et de ses spectateurs.

L’événement nous a rappelé qu’à d’autres périodes de l’histoire contemporaine, des épidémies avaient touché la France, et plus particulièrement Paris où l’Opéra Comique crée spectacle sur spectacle depuis plus de trois siècles. Que se passait-il alors ? Comment artistes et spectateurs vivaient-ils ces périodes dramatiques ? Les maladies différaient, on les appréhendait avec difficulté : la puissance publique suspendait-elle les spectacles ?

Chapitre 2

1918, LA GRIPPE ESPAGNOLE

La toux, phénomène ô combien théâtral ! Chanteurs et acteurs toussent avant d’entrer en scène ; spectateurs et auditeurs, eux, ne manquent pas de tousser sur chaque silence, à chaque changement de décor… En 1776, La Grippe, comédie signée Nau et Nougaret, montrait déjà les Français incapables de réfréner leur toux, et conscients du rôle social de ce petit marqueur sonore.

Une élégante y consulte le médecin à la mode : « Je ne veux point être guérie de mon rhume ! On a le plaisir de garder la chambre, de recevoir des visites et même d'aller au spectacle dans un négligé qui sied aux jolies femmes. Mais je serais charmée de tousser d'une façon particulière. Si je vais au spectacle et que je me mets à tousser, aussitôt c'est un bruit général, on ne m'entend point, je suis confondue avec tout le monde ! » Le docteur lui propose un remède qui donne « une toux perlée » : « Oh ! c'est divin, vous êtes un homme unique. Une toux perlée ! Que j'aurai de plaisir ! Il est si désagréable de tousser comme les gens du peuple ! Ne devriez-vous pas débarrasser la société de ces rhumes éternels ? Ils lui font un tort considérable. On est étourdi du bruit qu'ils occasionnent. On n'entend au spectacle que tousser, moucher, cracher… »

***

C’est du printemps 1918 jusqu’au printemps 1919 que sévit en France la plus grande épidémie grippale de l’époque moderne, la fameuse « grippe espagnole ». On sait alors que le défaut d’hygiène et la promiscuité sont vecteurs du virus, et qu’en l'absence de vaccin, distanciation et désinfection s’imposent. Sauf qu’en cette fin de guerre, de telles mesures prophylactiques sont entravées par le brassage des populations et la prise en compte du moral des civils. D’ailleurs, santé et salubrité sont alors du ressort des échelons locaux : aucun ministère n’en a spécifiquement la charge. Les spectacles ne vont donc être que ponctuellement affectés par la lutte contre le virus.

Quand fermer est synonyme de défaite…

En mars 1918, l’aviation allemande effectue des raids sur Paris avec ses bombardiers Gotha. Le 14, la Commission supérieure des théâtres autorise pourtant ces derniers à rester ouverts. Leurs directeurs doivent, dès l'alerte téléphonique, envoyer leurs spectateurs dans les abris les plus proches. Ceux-ci, aménagés si possible dans le bâtiment, doivent être faciles d’accès et éclairés. Les caves de l’Opéra Comique sont si spacieuses qu’elles accueillent également les riverains du théâtre. Les spectateurs sont invités à ne pas déposer leurs effets au vestiaire. Les billets ne sont pas remboursés : si le spectacle a été interrompu précocement, un échange sur une représentation ultérieure peut être proposé. Enfin, bien des salles avancent leurs horaires pour assurer la sortie du public à la lumière du jour. Les matinées se généralisent le jeudi, y compris à l’Opéra Comique et à l’Opéra.

À partir du 23 mars, l’artillerie allemande pilonne Paris avec les Bertha positionnées dans l’Aisne. Un demi-million de Parisiens prennent la fuite. Le Gymnase, le Palais-Royal, les Bouffes-Parisiens, le Vaudeville et la Scala annoncent leur fermeture provisoire. Le Petit Parisien du 3 avril pose la question économique : « Que vont devenir les artistes ? » Le 8 avril, le comédien Félix Huguenet, créateur un an plus tôt de l'Union des artistes dramatiques et lyriques des théâtres français (préfiguration de l'Union syndicale des artistes lyriques, dramatiques et cinématographiques), porte au ministère du Travail les doléances de ses pairs. Il s’entend répondre par le ministre Pierre Colliard que « l'exode des Parisiens étant momentané, les théâtres retrouveront sous peu leur activité normale. »

L’Opéra Comique a pris l’habitude de donner des représentations extra muros pour les armées, près du front. Son directeur, Pierre-Barthélemy Gheusi, cherche donc une solution loin de Paris : « Au moment où Paris est bombardée et menacée par la surprise brusquée des Allemands sur Château-Thierry, nous nous demandons s'il sera possible de tenir encore salle Favart, et d'y assurer le pain des nôtres. C'est alors que j'entre en pourparlers avec les scènes où je pourrais transporter mes spectacles et nourrir mon personnel : Bordeaux, Marseille, Toulouse, Deauville et Biarritz » (dans ses mémoires L’Opéra Comique pendant la guerre). Biarritz, qui remporte la mise, affichera fin août 1918 vingt-quatre représentations d’une quinzaine de spectacles, données par cent cinq artistes de l’Opéra Comique dans des répliques des décors parisiens.

Gheusi multiplie surtout les démarches, auprès du Président du Conseil et du ministre de l’Intérieur, pour rester ouvert. Il obtient gain de cause pour la profession. Un soulagement pour Rozenberg, directeur de l’Athénée : « C'est une sorte de phobie chez certains : un autobus a-t-il renversé un taxi ? Vite, fermez les théâtres ! On manque de sucre, de farine, de soufre ? Vite, fermez les théâtres ! La jolie impression que cela ferait à Londres où, malgré les bombardements fréquents, les théâtres tiennent… et sont pleins » (Le Petit Parisien). La référence chatouille l’orgueil national : impossible de faire moins bien que les Anglais !

Ouvrir est aussi un geste politique. Les Parisiens continueront à sortir sous les bombes. L’Opéra Comique ouvrira même ses portes pendant l’été, pour atteindre fièrement sa 1000e représentation en temps de guerre, au mois d’août. Des bombardements on fait d’ailleurs des chansons, comme celle-ci – selon le procédé du vaudeville cher à l’opéra-comique du XVIIIe siècle :

« La grosse Bertha ! », sur l’air de « Ma grosse Julie » :

Quand le printemps fit bourgeonner

Les lilas et le bout d'son nez,

Notre Kaiser mélancolique

Se dit : « Que fair' de mirifique ? » 

Il fit donc ven ir sur le champ

Son ingénieur l' plus compétent

Qui déclara : « J'ai votre affaire !

Tout l'monde en tomb'ra sur l' derrière !

Ma gross' Bertha est si maous-se

 

Qu'ell' peut cracher de Saint-Gobain

Jusqu'à Paris d'un' seul' secousse !

Ça épat'ra les Parisiens

Qui, dès l' matin,

Cré nom d'un chien !

Seront debout !

Mêm' que beaucoup

Fich'ront leur camp,

Se figurant

 

Qu' nous somm's déjà

Plac' Gambetta !

Et quelle averse !

Comm' ça renverse

Les lois antiques

D' la balistique,

Leurs bons savants

S'ront sur les dents !

Moi-mèm' d'ailleurs

Son inventeur,

J' vous avouerai

Sans plus d' chiqué

Qu' c'est une idée

Que j'ai chipée

À un Français

Qu'est pas un niais !

Ah ! oui ! J' vous l' jur', ça vous la coupe,

Ma Bertha Kru pp-e !

Si le moral de la population et l’économie du secteur obtiennent le maintien des spectacles sous les bombes, il en ira a fortiori de même en période d’épidémie…

Grandit-elle parce qu’elle est espagnole ?

La « grippe espagnole » est le premier virus à faire dans la presse l’objet d’un traitement global, à la mesure de sa dimension pandémique. D’où le fait qu’elle se voit attribuer une nationalité, même si celle-ci s’avère fallacieuse.

Le virus est originaire du Kansas où il est apparu dans un camp militaire, un an après l’entrée des États-Unis dans la Grande Guerre. La « grippe espagnole » est cependant précédée en France par un autre virus – ou peut-être est-ce le même – qualifié au printemps 1918 de « pneumonie des Annamites » car il décime des populations ouvrières d’origine indochinoise, mais aussi nord-africaine. En juillet, le virus prend brièvement le nom de « grippe suisse » : c’est là, parmi les prisonniers allemands, qu’il semble sévir le plus cruellement – mais les Allemands, eux, le croient originaire des Pays-Bas… Le virus, qui s’est manifesté sur le front en avril, explose en août à Brest, l’un des ports de débarquement de l’American Expeditionary Force.

Si l’on parle à partir de septembre de « grippe espagnole », c’est qu’un tiers des Madrilènes en ont été atteints en mai, y compris le roi Alphonse XIII, le président de la Chambre et plusieurs ministres. Les salles de spectacles ont alors été désertées, sans fermer. L’épisode a été très relayé, la presse espagnole n’étant soumise à aucune censure – puisque le pays est en paix. En Espagne, la grippe a été qualifiée de… napolitaine, par une association surprenante du virus à une zarzuela à la mode – la zarzuela étant l’équivalent espagnol de l’opéra-comique. La canción del olvido, musique de José Serrano, livret de Shaw et Romero, fait fureur au Teatro de la Zarzuela, ceci au plus fort de l’épidémie. Tant et si bien que son air le plus populaire, « Soldat de Naples », est devenu le surnom du virus ! Romero racontera : « Cette sérénade était aussi accrocheuse que la maladie, bien que moins meurtrière… »

Soldat de Naples,

Tu vas à la guerre:

Ma voix, en t’invoquant,

T’attend en chantant.

Chéri de mon âme,

Tu éprouveras

La joie d'aimer

Aux sons

De mes chansons.

Soldat de Naples

Tu cherches la gloire,

Je t’espère de retour

Avec la victoire désirée.

Ne meurs pas, soldat !

Chéri de mon âme,

Tu obtiendras

La joie d'aimer,

Qui est aussi une gloire.

Elle aime les militaires

En Europe, le « soldat de Naples » frappe principalement les jeunes adultes, probablement parce qu’en 1890-1891, une épidémie d’influenza a immunisé les générations plus âgées. Dévastatrice dans les armées, la grippe complique la tactique et les échanges entre le front et l’arrière. Elle fait converger les moyens médicaux auprès des troupes, ce qui fragilise la médecine civile. D’autant que rapatriements et hospitalisations de soldats malades répandent le virus…

Dans Le Canard – Journal des prisonniers de guerre du 5 août 1918, on met à son tour la grippe en chanson, sur l'air de « La Ballade du Pendu » :

1. Un mal qui répand la terreur,

Dans la baraque on en rigole,

On se gondole de bon cœur,

C'est la grippe, LA GRIPPE ESPAGNOLE !!! (bis)

2. De l'Espagne on avait déjà

Des cigar's, de la bonne «Gnole»,

Des picadors, des falbalas,

Et voici LA GRIPPE ESPAGNOLE !!! (bis)

3. Ça prend dans les pieds, dans l'dos,

Ça vous donne une drôl' de fiole

Les docteurs, pour plaire aux badauds,

L'ont nommé: LA GRIPPE ESPAGNOLE !!! (bis)

4. Certains Guefangu's un peu «cossards».

Heureux d'c't' occase plutôt drôle,

En s'tâtant l’pouls dans leurs plumards

S’sont dit: j'ai LA GRIPPE ESPAGNOLE !!! (bis)

5. Aussitôt tisan's, chocolats,

Ricqlès, élixirs à plein' fiole,

Gisemt pêle-mél' ça et là

Pour guérir LA GRIPPE ESPAGNOLE !!! (bis)

6. Mais voici qu'un ordre arriva:

«Suissards, pour Constance en gondole!»

Alors au camp, grand branlebas;

Presque plus de GRIPPE ESPAGNOLE !!! (ter)

Quelle prophylaxie ?

Dès fin septembre, l’explosion du nombre des malades et des décès à Paris met à mal les secteurs stratégiques des transports, du courrier, du traitement des ordures, des pompes funèbres. Pourtant, théâtres, music-halls, cinémas et bals vont rester ouverts.

Le 1er octobre 1918, Le Matin interroge le Dr Martin, sous-directeur de l’Institut Pasteur : « La particularité de cette grippe est son caractère extrêmement dangereux de contagion. À Brest, où l'épidémie prenait une ampleur inquiétante, nous avons posé comme base de notre traitement prophylactique l'isolement du contagieux et la surveillance quotidienne des personnes qui avaient été en rapport avec le malade. L'épidémie a du coup été enrayée. Quant aux soins, ils se résument en deux mots : chaleur et propreté, pour éviter qu’elle dégénère en pneumonie. »

De fait, le Conseil municipal de Paris préconise des désinfectants pour les voitures et les stations du métro, les autobus, les salles d'écoles, les mairies… Autre mesure, décidée fin octobre : l’allumage du chauffage dans les écoles. « Sans doute, déclare une institutrice au Matin le 20 octobre, aurions-nous moins de cas à signaler si nous et nos enfants ne grelottions pas de 8h30 à 16h en attendant le 1er novembre, date fixée par l'Administration pour chauffer nos classes. »

Le préfet de la Seine enjoint aux maires, médecins des écoles et chefs d’établissement d’enquêter sur les motifs d'absence des élèves, de renvoyer les malades chez eux, d’évincer leurs frères et sœurs. Il préconise de fermer non pas les écoles entières, mais les classes dont plus des trois quarts des élèves seraient grippés, et ce pour quinze jours.

Dans tous les pays, l’échelon local

Fermetures de classes et non d’établissements, changements d’horaires et non annulations de spectacles : quel que soit le cas de figure, les décisions sont non seulement locales, mais prises au cas par cas par les préfets. Pour les autorités, il s’agit de montrer une nation optimiste, qui tourne à plein régime.

Il en va de même ailleurs. Aux États-Unis, Philadelphie a autorisé en septembre, dix jours après le début de l’épidémie, un défilé rassemblant 200 000 personnes. Écoles, églises, théâtres n’ont été fermés que le 3 octobre. À Saint-Louis, deux jours après l’apparition du premier cas, les rassemblements publics ont été annulés, plongeant l'économie au ralenti. À la fin de la pandémie, le taux de mortalité à Saint-Louis sera inférieur de moitié à celui constaté à Philadelphie… En Suisse, tout est suspendu : théâtres, cinémas, écoles et manifestations sportives. Pour voyager, il faut produire une « carte de légitimation ». Masques, gants, désinfection des mains et gargarismes sont généralisés.

En France, seules quelques villes décident de fermer les lieux publics et de se mettre en quarantaine : Caen le 10 octobre, Clermont-Ferrand et Lyon le 16 octobre.

À Paris, ces mesures radicales sont réclamées par l’Académie de médecine : en vain. Le 23 octobre, la Municipalité de Paris et le Conseil général de la Seine se contentent de répartir des médecins de nuit dans les casernes de pompiers, de garantir l’approvisionnement des pharmaciens, de réquisitionner des voitures pour les soignants. Et diffusent dans la presse des préconisations en matière de « lavages de nez, gargarismes antiseptiques, lavage des mains, isolement des malades ».

Le 26 octobre, à la Chambre, des députés interpellent le sous-secrétaire d'État à l'Intérieur. Lucien Dumont (Indre) proteste : « De prophylaxie dans les gares, les théâtres, le métro, les cinémas, il n’est pas question ! Il est pénible de penser qu'au moment où nos soldats prodiguent leur héroïsme pour la reconquête de notre sol national, on ne fait rien pour protéger leurs familles… » Poirier de Narçay (Montrouge) met les pieds dans le plat : « Nous n'avons nul besoin de cinémas ou de théâtres pendant quelque temps. Voilà déjà une première mesure qui s’impose : interdire les agglomérations inutiles ! » Protestations et approbations fusent de toutes parts. Le sous-secrétaire justifie : « Le Conseil supérieur d’hygiène s'est prononcée contre la fermeture des écoles. » Il botte en touche sur les théâtres, pour exposer les mesures garantissant la juste répartition des soignants, des désinfectants et des médicaments, et la prise de contrôle par l’État des usines pharmaceutiques du Rhône.

Au théâtre, coûte que coûte !

Un obus atterrissant à quelques mètres d’un théâtre, en pleine représentation printanière, n’affolait personne : « Au cours d'une matinée de mars 1918, l'obus de la Bertha boche éclate à dix mètres de l’Opéra Comique, rue Favart ; et le spectacle continue, après une interruption de quelques minutes, le temps de jouer la Marseillaise, reprise en chœur par un public électrisé. » Et Gheusi de peaufiner l’image d’une ville résiliente : « On se souvient que l'application de ces mesures de sécurité donna parfois à nos soirées un insolite aspect de belle humeur singulièrement pittoresque. »

Alphonse Franck, président de l'Association des directeurs, s’inquiétait même de ce que la réalité supplantait le spectacle : « Quand les torpilles tombent, les recettes tombent aussi, sans compter les jours où la foule, délaissant les théâtres après les raids, préfère aller considérer les dégâts par les rues. Ah ! les lendemains de bombes !... »

En novembre, le journal humoristique Le Rire souligne que la nonchalance des Parisiens résiste tout autant au fléau de la grippe : « Non, la grippe – qui tue beaucoup plus de monde que les obus – ne fait trembler personne ! On en parle allègrement, on la chansonne, on la met en caricatures, on ne veut pas en avoir peur. Et si elle nous entraîne dans une danse macabre, on affecte d'en rire, peut-être parce que cette danse est espagnole. Naguère, au théâtre, tout le monde courait se mettre à l'abri quand le régisseur s'avançait devant le trou du souffleur pour dire : “On signale des Gothas à 50 kilomètres de Paris !” Mais personne ne bougerait si le même régisseur disait aujourd'hui : “Il y a dans la salle 250 milliards de bacilles de Pfeiffer. ” Le danger qui ne fait pas de bruit effraie infiniment moins que le danger à grand orchestre » (9 novembre 1918).

Néanmoins, la grippe espagnole tue, y compris des artistes. Les rumeurs vont bon train : « Il y a quelques mois, on rencontrait partout le monsieur bien informé qui répandait ses attristants tuyaux : “Amiens est pris. La cavalerie boche est à Calais. Le gouvernement file à Bordeaux !” Ce personnage continue, seulement il parle de la grippe : “Gaby Moncœur est morte. Elle jouait avant-hier encore dans la revue Garçon, la pauvre ! - Théodore Bigornot a succombé. C'est une grande perte pour la poésie !” Des journaux un peu pressés enterrent ces personnalités. À nous, le style ému ! Mais voici que Gaby Moncœur et Théodore Bigornot protestent : “Nous ne sommes pas morts du tout !” » (Le Rire)

La presse annonce aussi des décès avérés, sans prendre toujours le temps de dresser une nécrologie ni de vérifier le nom de la victime. Ainsi du Petit Parisien le 11 novembre 1918 : « Mort de Guillaume Appolinaire [sic], emporté par la grippe en deux jours. Dilettante du futurisme, Appolinaire en fut l’apôtre en même temps que le spectateur très amusé. Mais il n’a pas écrit que Les Mamelles de Tirésias. On lui doit Alcools, Hérésiarque et Cie, Le Poète assassiné, œuvres curieuses mais de haute tenue. Le poète ne batailla pas qu’en faveur du Salon des Indépendants ; il fut grièvement blessé dans les tranchées. » Le 3 octobre 1918, le même journal consacrera beaucoup plus de place et d’exactitude à Edmond Rostand, dix-neuf ans après la création de Cyrano de Bergerac.

La guerre et la grippe

L’épidémie reflue à partir de janvier 1919. Les jets de confettis sont encore interdits le 5 mars aux festivités de Mardi gras. La censure militaire, qui pesait sur les informations concernant la situation sanitaire, finira par être levée par décret en octobre. Dans le secteur du spectacle vivant, deux sujets majeurs supplantent l’épidémie en 1919 : l’alourdissement de la fiscalité sur les spectacles – dont le « droit des pauvres » finance toujours l’hôpital public – et la montée du syndicalisme, qui se traduira en automne par des grèves inédites dans les théâtres publics et privés.

La grippe espagnole – qui aura fait environ 220 000 victimes en France – motivera en 1920 la création par Clémenceau d’un ministère de l’Hygiène, de l'Assistance et de la Prévoyance sociale, rassemblant la direction de l'Assistance et de l'Hygiène publique (qui dépendait de l'Intérieur) et la direction de la Prévoyance sociale (rattachée au Travail). Le ministère de la Santé publique verra le jour en 1930.

Enfin, si l’on utilise aujourd’hui le registre guerrier pour qualifier la lutte contre la pandémie, la grippe s’avéra a contrario en 1919-1920 un registre fécond pour métaphoriser le contexte politique et économique. Le bolchévisme fut qualifié de « contagion », mais on déplorait aussi « la grippe nationaliste », ou encore « la fièvre de l’argent et des affaires, terriblement contagieuse elle aussi ».

Agnès Terrier

 

Quelques lectures en ligne pour aller plus loin :

Autour de la toux et des comportements des spectateurs :

https://www.cairn.info/revue-sociologie-de-l-art-2016-1-page-177.htm (« Spectateur de théâtre : l’apprentissage d’un rôle social », par Dominique Pasquier, in Sociologie de l'Art2016/1-2)

Sur la grippe espagnole :

https://www.persee.fr/doc/adh_0066-2062_2001_num_2000_2_1982 (« Une tragédie dans la tragédie : la grippe espagnole en France (avril 1918-avril 1919) », par Pierre Darmon, in Annales de Démographie Historique, 2000-2)

https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante1-2015-2-page-35.htm (« La presse parisienne et la grippe “espagnole” (1918-1920) », par Avner Bar-Hen et Patrick Zylberman, in Les Tribunes de la santé2015/2)

https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2006/08/medsci2006228-9p767/medsci2006228-9p767.html (« Comme en 1918 ! La grippe « espagnole » et nous », par Patrick Zylberman, © 2006 médecine/sciences - Inserm / SRMS)

https://journals.openedition.org/rha/7163 (« L’épidémie de grippe dite « espagnole » et sa perception par l’armée française (1918-1919) », par Olivier Lahaie, in Revue historique des armées, 262 | 2011)

https://gallica.bnf.fr/blog/28032018/la-grosse-bertha?mode=desktop (« La Grosse Bertha » par Luc Menapace, in Le Blog Gallica, 28 mars 2018 ; sur le même blog, une série de billets dédiés à l’histoire des hôpitaux parisiens, en hommage au personnel soignant mobilisé par le coronavirus)

Sur La Canción del olvido :

https://www.youtube.com/watch?v=HljF6a3ameY

 

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