A lire avant le spectacle de Macbeth Underworld

06 Mars 2020

Troisième création en huit mois à l’Opéra Comique – après L’Inondation de Joël Pommerat et Francesco Filidei en septembre 2019, puis Fosse de Christian Boltanski et Franck Krawczyk en janvier dernier –, Macbeth Underworld confirme le rôle de premier plan de notre institution dans la création contemporaine, et ce dans un esprit d’éclectisme, de dialogue, de partage et de fidélité.

L’œuvre de Shakespeare fut une source d’inspiration pour les artistes dès avant l’époque romantique et sa floraison d’opéras et de poèmes symphoniques. De ce théâtre-monde s’étaient d’abord emparées des générations de comédiens, brûlant de s’y dépasser et d’en faire résonner les échos chez leurs contemporains. En chacun et chacune, Shakespeare a ainsi vocation à éveiller l’interprète, qu’il soit poète et traducteur, ou acteur, ou encore compositeur, peintre, et enfin – et aussi – spectateur.

Dès sa parution scénique, que l’on situe entre 1606 et 1611, Macbeth fut accompagnée de musique. Publiée en 1623, c’est la tragédie la plus courte de Shakespeare, ce qui permettait l’insertion de chants et de danses à chaque apparition des Sorcières, lors de scènes d’incantations et de prophéties. Ces trois Sorcières ont pris au piège de son orgueil le noble Macbeth, jusqu’alors loyal au roi Duncan, en lui annonçant qu’il monterait sur le trône. Transformer la promesse en oracle devient l’obsession de Lady Macbeth. Macbeth commet le régicide, puis sombre dans l’engrenage de la dissimulation. Un engrenage d’autant plus criminel que les Sorcières ont aussi prédit que la couronne de Macbeth, à l’union stérile, échoirait à la lignée de son compagnon d’armes, Banquo. Régner sans avenir est une duperie : impuissant à donner la vie, Macbeth sème la mort.

Si Macbeth régna sur l’Écosse de 1040 à 1057, selon les Chroniques de Holinshed qui servirent de source à Shakespeare, le personnage de Lady Macbeth semble avoir eu peu de relief. Il s’agit donc d’une véritable création de théâtre, de même que la concentration de ce règne maudit à quelques nuits et journées enténébrées, d’où le sommeil est banni au point que la réalité se confond avec le cauchemar. Macbeth Underworld est le huitième opéra de Pascal Dusapin, l’un de nos grands créateurs lyriques contemporains, dont l’Opéra Comique a eu le plaisir de remonter en 2008 le premier opéra, Roméo & Juliette. Macbeth Underworld est cette fois le fruit d’une co-commande, passée en 2016, de l’Opéra Comique et du Théâtre Royal de la Monnaie. C’est sur cette scène que l’œuvre a vu le jour le 20 septembre 2019. 

À l’invitation de Pascal Dusapin – dont les opéras respectent toujours la langue originale du sujet – l’écrivain et traducteur Frédéric Boyer a écrit le livret de Macbeth Underworld en anglais. Très tôt, en 2017, l’Opéra Comique leur a présenté Thomas Jolly, dont les mises en scène ont révolutionné l’approche de Shakespeare au XXIe siècle, et qui avait abordé l’univers lyrique en 2016/17 avec notre production de Fantasio. Macbeth Underworld a ainsi trouvé sa forme scénique au rythme de l’écriture musicale, dans une étroite collaboration entre les créateurs, que l’Opéra Comique s’efforce toujours de favoriser. Dans Macbeth Underworld, Pascal Dusapin reprend le drame après coup. Passés dans l’outre-monde, les protagonistes revivent leur folie meurtrière et affrontent leur stérilité à la noire lumière de la raison. 
Auprès des trois Sœurs bizarres (the Weird Sisters que Pascal Dusapin a voulu plus ensorcelantes que sorcières), du Spectre de Banquo (the Ghost), du Portier du château, ou des enfers (the Porter) – qui prête parfois sa voix à Hécate, déesse de la sorcellerie et du cauchemar –, l’Enfant fantasmé (que le compositeur confie à un enfant chanteur) vient, lui aussi, harceler Macbeth et Lady Macbeth.

Pascal Dusapin déploie une partition d’un seul tenant, en huit scènes précédées d’un prologue. Il l’a écrite pour huit solistes, un chœur de femmes et un orchestre qui comprend une large palette de percussions. Le rôle de Macbeth a été conçu pour un baryton aux capacités exceptionnelles, Georg Nigl, interprète fidèle de Pascal Dusapin depuis 2006. Lady Macbeth, rôle créé par Magdalena Kožena à Bruxelles, est repris par Katarina Bradić à Paris : il explore lui aussi toute la palette vocale de son interprète, mezzo-soprano. Ekaterina Lekhina, Lilly Jørstad et Christel Loetzsch retrouvent à Paris leurs rôles des Sœurs bizarres, et Graham Clark celui du Portier sardonique, tandis que Matthew Best remplace Kristinn Sigmundsson dans celui du Spectre. Quant au rôle pivot de l’Enfant, l’Opéra Comique dispose avec sa Maîtrise Populaire de jeunes artistes prometteuses pour l’incarner : Airelle Groleau et Rachel Masclet, en alternance. Enfin, l’Orchestre Philharmonique de Radio France et le chœur accentus / Opéra de Rouen Normandie s’approprient, après les forces artistiques de la Monnaie, cette nouvelle œuvre, pour laquelle l’Opéra Comique a reçu le soutien du Fonds de Création Lyrique.

Agnès Terrier

L'argument

PROLOGUE
« Regardez ! Ils reviennent sur la scène encore / Ou n’est-ce rien d’autre que ce que nous voyons dans le miroir des rêves ? » Hécate, déesse de la nuit et de la mort, convoque le souvenir du couple maudit, Macbeth et Lady Macbeth. Ils ne peuvent reposer en paix et reviennent sur leur terrible histoire, comme pour la rejouer indéfiniment. Pour les Soeurs bizarres, à la fois sorcières et meneuses du jeu, ils sont comme des comédiens qui joueraient ici leur dernier rôle : « Ils vont chanter encore et encore / Les choses silencieuses qu’ils ont faites. »

1. SI NOIR SI BEAU
LA LANDE
Spectre, Enfant, Macbeth, Lady Macbeth, et les Soeurs bizarres Premières visions : un homme en sang et un enfant orphelin. Est-ce le cadavre de Banquo, l’ami fidèle ?  Est-ce le jeune fils de Lady Macduff ? Ou l’enfant que Lady Macbeth aurait arraché de son sein ? Lady Macbeth et le Spectre ravivent les obsessions du couple, leur rêve fatal de gloire et de puissance avec lequel jouent les Soeurs bizarres qui mènent la danse, les chansons, et la cérémonie chamanique qui s’annonce. 

2. VIENS, NUIT ÉPAISSE ! CHÂTEAU DE MACBETH
Macbeth, Lady Macbeth, Choeur des Soeurs bizarres Dans son château, le couple Macbeth est hanté par le souvenir du meurtre du roi. On rejoue la scène de la venue du roi. Lady Macbeth répète sa propre malédiction : « Remplissez-moi, de la couronne aux orteils, de la pire cruauté ! » Mais le roi ne viendra plus. Tout est accompli. Macbeth revit l’hallucination du poignard ensanglanté qui danse sous ses yeux. Lui-même en appelle à des « rites sorciers ». « Noirs sont les amants qui rêvent, qui créent et qui tuent », chante de son côté Lady Macbeth. Dans la nuit du cauchemar, une cloche sonne. 

3. NE DORS PLUS 
Lady Macbeth, Macbeth, Spectre,  Portier, Soeurs bizarres Dans cette cérémonie du souvenir et de l’obsession, Lady Macbeth est redevenue une petite fille perdue. Elle chante une berceuse avec effroi et douceur. Macbeth de son côté renouvelle ses aveux : « Je l’ai faite. La Chose. » Le Spectre et l’Enfant réapparaissent alors pour chanter avec lui. Des coups sont frappés à la porte. Celle du château mais aussi celle de la vie et de la mort, du jeu et de la réalité. Le Portier se pose en gardien à la fois du théâtre d’ombres et des Enfers. Entraînés par les Soeurs bizarres, tous rejouent la scène dans laquelle le meurtre fut découvert. Par des chansons populaires, des airs anciens ou des rappels de la tragédie, ils se souviennent que « tout est jeu, tout est mort ». 

4. NOX PERPETUA
Macbeth, Lady Macbeth, Soeurs bizarres La sarabande infernale s’interrompt. Les Soeurs bizarres chantent un requiem  et cette « nuit perpétuelle » que Macbeth et sa femme ne parviennent pas à fuir. « Maintenant, nous sommes un mystère qui n’arrivera plus jamais », disent-ils. Le couple maudit, dans sa déploration, interroge la cicatrice que la mort et la disparition ont tracée au coeur même de l’oeuvre et de leur histoire. Quelqu’un  est mort, quelqu’un a disparu. 

5. REGARDE LE SPECTRE ENTRER
Macbeth, Lady Macbeth Le Portier fait alors entrer en scène le Spectre. Les Soeurs bizarres s’amusent. Va-t-on rejouer le festin et pouvoir faire la fête avec lui ? Lady Macbeth, revenue momentanément à elle, tente d’apaiser son époux et de le faire taire. Mais le jeu s’emballe. Les Soeurs bizarres enchaînent les chansons : « Nous aimons les banquets et les mondes bizarres. » Le Spectre confronte le couple à sa culpabilité, en chantant : « Si tu rêves, tu es mon cauchemar. » 

6. UN CRIME SANS NOM 
Macbeth, les Soeurs bizarres Lady Macbeth se réfugie dans un douloureux chant d’amour : « Suppose que nous ne puissions aimer, chéri, pas aimer, chéri ». Macbeth doit quant à lui affronter les Soeurs bizarres. Il veut réentendre les promesses d’invincibilité qui lui avaient été faites. Il s’adresse aux puissances invisibles. Mais ses appels résonnent en vain. Les Soeurs le ridiculisent en chantant de petites comptines. Lady Macbeth sombre lentement dans la folie. 

7. VA-T’EN, MAUDITE TACHE DE SANG !
Lady Macbeth, Portier « Regardez ! Maintenant la porte est ouverte. » La célèbre scène de la tache de sang sur les mains de Lady Macbeth est ici reprise, orchestrée par le Portier lui-même, dans un rôle inquiétant de prêtre et de sacrificateur. Il ponctue les cris de Lady Macbeth de prières et de citations des Écritures (Saint Paul, Première Lettre aux Corinthiens). Lady Macbeth rejoue sa propre mort. 

8. ÉTEINS-TOI, BRÈVE PETITE CHANDELLE !
Macbeth, Spectre, Enfant « Je me suis repu d’horreurs », chante Macbeth. L’ultime confrontation se fait entre le Spectre et lui, dans la forêt. Les arbres commencent à bouger selon  la prédiction délivrée par les Soeurs bizarres : si la forêt avance et se dresse contre lui, Macbeth sera vaincu. Dans la forêt du souvenir et de la culpabilité, Macbeth prend peur. Le Spectre lui rappelle que la reine est morte. L’Enfant du début réapparaît. Il défie Macbeth qui refuse de se battre contre lui, contre l’innocence. « Frappe, enfant ! » préfère crier Macbeth en s’abandonnant. 

Frédéric Boyer 

 

Macbeth Underworld création française initialement prévue du 25 au 31 Mars 2020 Salle Favart.

Avec Direction musicale Franck Ollu | Mise en scène Thomas Jolly / Chœur accentus / Opéra de Rouen Normandie | Orchestre Philharmonique de Radio France. 

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