« Brundibár est une œuvre fascinante, extraordinaire par son message d’optimisme et de solidarité. »
Louis Langrée Direction musicale de Brundibár et directeur de l'Opéra-Comique
Écrit pour être interprété par des enfants, Brundibár porte un message de solidarité, d’optimisme et de résistance qui résonne encore aujourd’hui.
Le directeur musical du spectacle évoque la puissance émotionnelle de cette œuvre, le contraste bouleversant entre la légèreté apparente de sa musique et le destin tragique de ses interprètes, ainsi que le rôle essentiel de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique dans cette nouvelle production.
Rencontre avec Louis Langrée | Brundibár
Transcription textuelle
Brundibár est une œuvre fascinante, extraordinaire par son message d’optimisme et de solidarité. Créée dans le camp de Theresienstadt, elle porte pourtant une histoire tragique : la plupart de ses interprètes et de ses spectateurs ont ensuite disparu dans les camps de concentration. Le contraste entre les valeurs positives, résolues, lumineuses de l’œuvre et le destin de celles et ceux qui l’ont partagée est absolument saisissant.
Brundibár est un opéra écrit pour être interprété par des enfants et présenté à des enfants. La Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique s’est donc imposée naturellement pour porter aujourd’hui ce message de solidarité et d’optimisme.
Hans Krása avait composé et orchestré une première version de l’œuvre avant la guerre, qui ne put jamais être créée. Lorsqu’il retrouve, dans le camp de Terezín, la partition chant-piano, il la réorchestre avec les instrumentistes dont il dispose sur place. Cette orchestration singulière donne à l’œuvre une couleur très particulière, parfois rudimentaire, qui participe profondément à son charme et à cette impression de fausse simplicité.
Tous les airs de Brundibár sont construits comme des chansons. Hans Krása semble utiliser un matériau populaire, immédiatement accessible, qu’il détourne subtilement. On y entend aussi l’influence du jazz, découvert alors par de nombreux compositeurs qualifiés de « dégénérés » par le régime nazi et intégré à la culture musicale européenne de l’époque. Les rythmes décalés, l’énergie et l’inventivité de cette écriture rendent l’œuvre profondément vivante.
Brundibár parle à tous. En sortant du spectacle, on continue d’en fredonner les mélodies, tant elles se mémorisent facilement. Et c’est précisément ce qui bouleverse : ces airs populaires, joyeux et séduisants résonnent avec l’histoire tragique de leurs interprètes et du camp de Terezín où l’œuvre fut créée.
Brundibár est un opéra-comique, alternant scènes parlées et passages chantés. Il trouve donc naturellement sa place à l’Opéra-Comique. Mais l’œuvre étant relativement courte, elle est souvent accompagnée d’autres pièces musicales ou d’un récit. Pour cette production, le choix a été fait de réunir les deux.
La soirée s’ouvrira avec Mládí de Leoš Janáček, œuvre de musique de chambre dont le titre signifie « jeunesse » en tchèque. Cette partition porte des valeurs d’élan, d’énergie et de rêve qui dialoguent naturellement avec celles de Brundibár.
Les maîtrisiennes et maîtrisiens de l’Opéra-Comique interpréteront également trois chœurs a cappella de Francis Poulenc, pages d’une grande intensité qui participeront à la magie de la soirée.
Enfin, parce qu’il est essentiel de ne jamais oublier les conditions dans lesquelles Brundibár a été créé, le programme fera entendre Ich wandre durch Theresienstadt d’Ilse Weber : une mélodie solitaire, d’un dénuement extrême, bouleversante de simplicité.
Et puis viendra le final : la joie, l’optimisme, la victoire sur l’oppression. Toutes ces couleurs, toutes ces atmosphères réunies composeront une soirée profondément marquante.
Brundibar, une oeuvre lumineuse
Il existe deux partitions de Brundibár : la version praguoise écrite pour le concours de 1938, qui ne fut pas jouée à l'époque et ne fut retrouvée qu'en 1972 ; et la version réorchestrée par Hans Krása pour les treize musiciens qu'il put rassembler à Terezín, une fois la partition pour chant et piano récupérée grâce à Rudolf Freudenfeld, fils du directeur de l'Orphelinat juif de Prague où avait eu lieu, en hiver 1942-1943, la création clandestine, en tout petit effectif.
Nous avons choisi la version de Terezín, la seule que Krása a pu entendre, créée le 23 septembre 1943. Son orchestre rassemble une flûte et une petite flûte, une clarinette, une trompette, une guitare, des percussions, un piano, quatre violons, un violoncelle, une contrebasse et un accordéon sur scène, qui apporte une couleur foraine. L'orchestration n'est pas destinée à un orchestre d'enfants mais à des musiciens professionnels. La complexité rythmique évoque la musique populaire tchèque, les contrastes sont forts, les instruments ont des interventions solistes lumineuses. On y entend les influences du jazz, du music-hall, et d'autres compositeurs de la génération de Krása, également qualifiés de « dégénérés » par les nazis, comme Erwin Schulhoff ou Viktor Ullmann.
Si l'œuvre est principalement vocale, on y trouve aussi quelques pages instrumentales comme la magnifique sérénade qui lie les deux actes : elle évoque l'atmosphère nocturne qui baigne le sommeil des deux enfants, veillés par les animaux. Ce passage fait penser à Leoš Janáček, voire à Béla Bartók par sa capacité à transporter une situation réaliste dans une dimension symbolique.
La partie vocale de la partition est délibérément simple, en accord avec le charmant conte pour enfants qui lui sert de support. Les mélodies sont souvent syllabiques et homophoniques, faciles à mémoriser et en outre doublées à l'orchestre. C'est conforme à l'objectif du concours lancé en 1938 par la Société pour l'Éducation musicale : soutenu par le ministère de l'Éducation, il avait pour but de faire chanter des enfants non-professionnels, plus probablement dans les écoles que dans les conservatoires.
Mais c'est de la musique faussement simple ! Plutôt qu'écrire une succession de comptines, Krása a ajouté des mesures inégales, une vie rythmique ardente et des étincelles de l'orchestre qui forment une œuvre complète, malgré sa brièveté : le public peut l'écouter et la regarder avec des yeux et des oreilles d'enfants, mais les interprètes doivent être très attentifs aux détails.
L'œuvre de Hoffmeister et Krása porte un message éminemment positif : elle promeut les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité et il est merveilleux de les voir portées par les jeunes de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique. Bien sûr, le contraste est saisissant entre le message que délivre Brundibár et le destin de ses créateurs. Sans la solidarité prônée par la pièce, jamais 55 représentations n'auraient pu être données à Terezín. Pourtant, des dizaines d'interprètes qui se sont alors succédé, très peu ont survécu.
Dans le monde brutal et clivé qui est le nôtre aujourd'hui, nous avons le devoir de jouer de telles œuvres pour les citoyens de tous âges, interprètes sur la scène, spectatrices et spectateurs dans la salle.
Avec
Direction musicale, Louis Langrée • Mise en scène, Muriel Mayette-Holtz, Jean-Claude Berutti • Décors et costumes, Rudy Sabounghi • Chœur, Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique • Orchestre, Les Frivolités Parisiennes
Opéra pour enfants en deux actes | Version de Terezín | Livret d'Adolf Hoffmeister, adaptation de Chantal Galiana. 1h sans entracte, Salle Favart, spectacle en français.
Brundibár | Du 3 au 8 juin 2026 à l'Opéra-Comique (séance scolaire le 8 juin)
Tarifs : 30 €, 15 € (moins de 18 ans), 6 € (scolaires) Informations et réservations