La dramaturge Agnès Terrier vous raconte Brundibár et revient sur son histoire bouleversante, opéra pour enfants composé par Hans Krása en 1938.
Derrière sa forme de fable musicale, l’œuvre raconte aussi une réalité historique tragique : créée clandestinement à Prague puis reprise dans le camp-ghetto de Terezín, elle a été interprétée par des enfants détenus, dans des conditions de survie extrêmes, jusqu’à devenir un puissant acte de résistance par le chant.
Aujourd’hui, l’Opéra-Comique propose une relecture de cette œuvre portée par la Maîtrise Populaire, sous la direction musicale de Louis Langrée et la mise en scène de Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti, mêlant musique, récit et transmission.
L'instant drama de Agnès Terrier I Brundibár de Hans Krása
Avec
Direction musicale, Louis Langrée • Mise en scène, Muriel Mayette-Holtz, Jean-Claude Berutti • Décors et costumes, Rudy Sabounghi • Chœur, Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique • Orchestre, Les Frivolités parisiennes
Argument
Une classe rêve… une classe s'ébroue… une classe se rassemble. Depuis vingt minutes ?… Depuis l'année 1943 ?… Et dans le rêve de cette classe, deux histoires viennent se superposer… Celle d'une très vieille dame, au nom impossible à prononcer, qui, un soir de Noël, décide – va savoir pourquoi – de monter à l'intérieur du haut conduit de sa cheminée… et celle d'un tyran, qui se cache dans la peau d'un musicien de rue.
La vieille dame fera dans son conduit de cheminée une rencontre qui bouleversera le temps qu'il lui reste à vivre : elle passera le plus beau Noël de sa vie en compagnie d'une bande de pauvres Pères Noël sans domicile fixe. Le tyran quant à lui sera vaincu par les enfants d'une ville qui s'était livrée à lui corps et âme.
Ces deux contes rêvés recouvrent, l'air de rien, en passant, en jouant et en chantant, la tragédie la plus cruelle du XXe siècle.
Par Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti
À lire avant le spectacle
Par Agnès Terrier
C'est l'histoire d'un bonimenteur qui monopolise la parole publique. Il a convaincu les gens qu'il dit ce que tout le monde pense. Ça simplifie la vie de le croire, alors on n'écoute plus que lui. Ses discours tonitruants étouffent les autres voix. Ceux qui ne sont pas d'accord, il les menace et ça les fait taire.
Mais un jour, deux grains de sable bloquent sa tyrannie…
Dans notre opéra, le bonimenteur menaçant s'appelle Brundibár, il est musicien de rue et fascine le public. Les deux grains de sable s'appellent Pepíček et Aninka. Ces enfants ont une urgence : trouver les moyens de sauver leur maman malade. Ils vont affronter Brundibár et entraîner tout le monde à chanter mieux et plus fort que lui.
En 1938, le bonimenteur autoritaire s'appelait Adolf Hitler. Les Tchécoslovaques, voisins de l'Allemagne nazie, espéraient que le concert des nations européennes sauverait leur chère République, qui fêtait alors ses 20 ans.
Sous couvert d'un opéra pour enfants, écrit en réponse à un concours lancé par le ministère de l'Éducation tchécoslovaque, l'auteur et artiste Adolf Hoffmeister et le compositeur Hans Krása composent au printemps 1938 leur Brundibár comme une fable : elle offre une double lecture, pour les jeunes interprètes et pour leurs parents auditeurs.
Mais le 29 septembre 1938 sont signés les accords de Munich. Le lendemain, l'Allemagne annexe la région des Sudètes. Et le 16 mars 1939, l'armée allemande entre en Tchécoslovaquie. La moitié ouest du pays, la Bohême-Moravie, devient un protectorat où s'appliquent aussitôt les lois nazies antijuives.
Sympathisant communiste, Hoffmeister s'échappe en France avec l'aide d'Aragon. Mais Krása demeure à Prague. Il est déporté au camp de Theresienstadt en août 1942. Anciennement Terezín, la ville a été rebaptisée pour devenir le camp de détention des Juifs de Bohême-Moravie.
Brundibár est créé, dans des proportions modestes et de façon clandestine, pendant l'hiver 1942-1943, dans un orphelinat juif de Prague. Ce petit spectacle réconfortant est monté par le directeur Rudolf Freudenfeld, aidé de son fils, et le scénographe František Zelenka.
En juillet 1943, responsables et enfants de l'orphelinat sont à leur tour déportés à Theresienstadt.
Ils y retrouvent Krása qui est devenu l'un des animateurs musicaux du ghetto, aux côtés entre autres du chef d'orchestre Karel Ančerl et des compositeurs Rafael Schächter et Viktor Ullmann.
Brundibár y connaît une re-création le 23 septembre 1943 : il s'agit d'une nouvelle version que Krása réorchestre pour treize musiciens. Le spectacle est monté dans des conditions difficiles et avec peu de moyens, mais avec beaucoup d'ingéniosité et d'enthousiasme, par Zelenka et Freudenfeld fils, formé par Schächter, qui encadrent des dizaines d'enfants plus ou moins turbulents, ravis de dissimuler l'étoile jaune sous leur costume.
La vie culturelle, et particulièrement musicale, est riche à Theresienstadt, et moralement indispensable. Le succès de Brundibár est immense, porté par la ferveur des jeunes interprètes. Tout le monde comprend le message d'espoir de l'opéra. Cinquante-quatre représentations sont données par la suite pour le public des détenus.
Les nazis y trouvent un intérêt : étayer la propagande qui fait croire au monde que les Juifs sont bien traités dans les camps. Le ghetto de Theresienstadt leur sert de vitrine.
Lors d'une visite le 23 juin 1944, le Comité international de la Croix-Rouge peut applaudir Brundibár. Des images du spectacle sont ensuite insérées dans le documentaire Theresienstadt que l'acteur Kurt Gerron, lui aussi prisonnier, est forcé de réaliser.
Les rôles principaux – Brundibár, Pepíček, Aninka et le Chat – ont été créés respectivement par les jeunes Honza Treichlinger, Pinta Mühlstein, Greta Hoffmeister et Ela Stein. Si ceux-ci peuvent jouer toutes les représentations, les autres interprètes ne cessent de changer en raison des déportations successives… Finalement toutes et tous sont déportés, enfants et adultes, à Auschwitz. Krása y meurt le 17 octobre 1944. Seuls quelques enfants survivront, dont les créatrices d'Aninka et du Chat.
Les deux partitions de Brundibár, celle de Prague et celle de Theresienstadt, sont conservées au Mémorial de Terezín, aujourd'hui en République tchèque. Depuis les années 1970 et le développement des opéras pour enfants, l'œuvre a fait l'objet d'une vaste redécouverte. Elle est aujourd'hui jouée partout, en tchèque ou en traduction.
La brièveté de Brundibár a inspiré à notre directeur Louis Langrée, qui dirige pour la première fois la Maîtrise populaire de l'Opéra-Comique, et aux metteurs en scène Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti, un programme de spectacle qui combine des pièces vocales de Janáček et de Poulenc, des chansons d'Henri Martinet et d'Ilse Weber – qui fut détenue à Theresienstadt elle aussi – ainsi que des extraits du récit de Jean-Claude Grumberg De Pitchik à Pitchouk. D'histoire en histoire, de personnage en personnage, de voix en voix, ils emmènent les jeunes, leurs parents et le public, au cœur de l'émotion et du message d'espoir intact de Brundibár : les enfants peuvent sauver le monde.