Entretien avec Evgeny Titov | Lucie de Lammermoor

Dans cet entretien, Evgeny Titov livre sa lecture de Lucie de Lammermoor : une tragédie intime où l’enfermement social et familial conduit une héroïne à la rupture avec le réel. Entre puissance dramatique, univers scénographique oppressant et travail collectif en répétition, il dévoile son approche qui privilégie les intuitions, les interprètes et une construction du sens qui se révèle progressivement au fil du spectacle.

Publié le 21 avril 2026
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Les répétitions de Lucie de Lammermoor au Petit Théâtre, salle de répétition de l'Opéra-Comique (2026) © Stefan Brion

Qu’est-ce qui vous a plu dans le projet de monter Lucie de Lammermoor ?

Sabine Devieilhe et moi avions très envie de travailler ensemble. La proposition de monter Lucie de Lammermoor s’est donc imposée comme une évidence, d’autant qu’il s’agit d’une œuvre que je trouve magnifique et étonnante. La partition est très inspirante, le livret touchant et efficace. La matière romanesque dont il est issu s’inspire d’une incroyable histoire vraie. Ce drame vécu est celui d’une femme opprimée par les hommes de son entourage. La terrible pression qu’elle subit la pousse littéralement à bout, c’est-à-dire au meurtre et à la folie. 
Qu’un personnage féminin réagisse si violemment et si radicalement est assez unique dans l’histoire lyrique. 
Je tiens à dire qu’elle est innocente, totalement innocente. Piégée par les ambitions sociales de son frère, objet d’une sordide tractation matrimoniale entre lui et le fils d’un ministre, trompée par un serviteur en qui elle avait confiance, elle est brutalement accusée de trahison par l’homme qu’elle aime. Loin d’être protégée ou secourue par lui, elle se voit privée de parole, attaquée, maudite. Elle le croyait différent des autres : il est exactement pareil, sinon pire. 
Cette ultime violence la stupéfait, l’effare. La tension de son âme est devenue si forte qu’une fois dans la chambre nuptiale, confrontée à un époux dont elle ne voulait pas, elle réagit dans une déflagration de violence irrationnelle. Il n’y a rien de prémédité dans son geste. Cette scène inconcevable ne figure évidemment pas plus dans l’opéra que dans le roman. Mais lorsque Lucie sort de la chambre, il est clair qu’elle a rompu avec le monde réel, un monde dans lequel ce geste était impensable. Face à l’inconcevable, à l’irréparable, elle a renoncé pour toujours à la réalité. 

« La partition très inspirante et le livret touchant s’ancrent dans une matière romanesque issue d’une incroyable histoire vraie. »

Quel est ce monde dans lequel évolue Lucie ?Le roman montrait Lucie aux prises avec sa famille : ses parents, ses frères. Dans l’opéra, elle n’a qu’un frère aîné, Henri Ashton. Mais le poids de sa famille dans son existence nous a inspiré le décor. Il représente une immense maison de famille, devenue repaire de chasseurs. Son frère veut la conserver et en veut relever la splendeur, raison pour laquelle il veut marier Lucie à Arthur, le fils du ministre. 
Cette demeure pleine de pièces et de couloirs, labyrinthique, n’offre pas d’issues. Elle est décorée d’un papier peint aux motifs obsédants. Lucie y a grandi, elle y est coincée depuis toujours : il y a encore la chambre d’enfants, avec des lits jumeaux, qu’elle partageait avec son frère. Il s’est passé plein de choses dans cette maison. À travers les yeux de Lucie, cette maison familiale semble se fragmenter sous le poids des secrets, des attentes. Il semble que Lucie ne peut pas échapper à son passé et que le présent lui est dénié. Elle n’a de liberté ni physique ni mentale. Cette maison est comme un organisme qui veut l’absorber, la broyer.    
Les costumes soulignent la masculinité dominante et exagérée des hommes. Avec leurs larges épaules, leurs coupes amples, ils exhibent des corps puissants, menaçants, face auxquels Lucie, petite et fragile, semble relever d’une nature différente. Autour d’elle, les hommes sont à la fois tous différents et tous les mêmes. Arthur, par exemple, est mieux vêtu, mais pas plus respectable que les autres, malgré son rang et sa richesse. Autocentré, gâté et immature, il pense que l’amour de Lucie lui est dû, et la parole d’Henri Ashton lui suffit. 
Dans cette maison, j’ai pris le parti d’introduire une autre femme, un personnage muet plus ou moins ressemblant à Lucie, enfermée et violentée elle aussi. Est-elle réelle ou imaginaire ? Est-elle la petite sœur de Lucie, son double, son âme, un esprit, un symbole ?... Je ne veux ni ne peux être clair. Sa présence répond à une intuition que j’ai eue et je ne veux fermer aucune association possible, mais au contraire ouvrir la porte à toutes les interprétations. Son mode de présence se construit au fil des répétitions.

« À partir d’un certain stade du travail, c’est le spectacle qui décide et nous montre le chemin. »

Comment travaillez-vous ?

J’ai lu le roman de Scott il y a deux ans, puis j’ai laissé ce souvenir de lecture se décanter. Il a sans doute nourri mes premières réflexions et imprégné mon imaginaire, tout comme le livret italien, mais je n’ai pas essayé de comparer ces sources et le livret français. C’est celui-ci et lui seul, retravaillé par Donizetti pour le public parisien, qui m’intéresse : je le sers comme une œuvre originale.
Lorsque les répétitions commencent, je sais ce que je vise mais tout n’est pas décidé et planifié car je tiens à accueillir ce que les interprètes ont envie d’expérimenter. De fait, avec un an d’avance, ce sont davantage des intuitions que des certitudes qui nous ont inspiré le décor et les costumes. 
Le temps des répétitions est un temps de travail collectif, créatif et révélateur. On réfléchit ensemble sur le texte, on discute des situations. Je travaille avec les personnalités des interprètes, avec ce qu’ils pensent, proposent et veulent exprimer. Je les invite à l’analyse : que sait-on de ton personnage ? Son enfance a-t-elle été difficile ? Qu’est-ce qu’on peut en montrer ? Il s’agit de les inspirer : et si… ? ne crois-tu pas que… ? Ma fonction est de les faire réagir pour avancer ensemble, et plus loin, dans l’interprétation de l’œuvre : celle-ci combinera mes objectifs et leurs envies. 
J’ai souvent expérimenté que si, dans un premier temps, on prépare le spectacle, à partir d’un certain stade du travail c’est le spectacle qui décide et nous montre le chemin. Le sens de l’œuvre s’éclaire progressivement. Il est donc important de préserver cette marge de création.

Evgeny Titov

Evgeny Titov

Le metteur en scène Evgeny Titov naît au Kazakhstan en 1980. Il suit une formation d’acteur à l’Académie de théâtre de Saint-Pétersbourg et travaille comme acteur pendant plusieurs années avant de se former à la mise en scène au Séminaire Max-Reinhardt de Vienne. Lors de ses études, il réalise ses premières mises en scène, dont La Tour de la Défense de Copi au Burgtheater de Vienne et Le Mariage de Nicolas Gogol au Théâtre Thalia à Hambourg. En 2016, il met en scène Mon Cœur est pur de Martin Heckmanns au Staatsschauspiel de Dresde puis L’Éveil du printemps de Frank Wedekind et Assassins, comédie musicale de Stephen Sondheim et John Weidman, au Landestheater de Linz l’année suivante. Il monte aussi Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller à Düsseldorf, Le Malade imaginaire de Molière au Théâtre de la Hesse de Wiesbaden, Cœur de chien de Mikhaïl Boulgakov au Schauspielhaus de Düsseldorf, Les Estivants de Maxim Gorki au Festival de Salzbourg ainsi que Vassa Schelesnowa de Maxim Gorki et Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch au Théâtre de la Hesse de Wiesbaden en 2020. En 2021, il met en scène Œdipe de George Enesco au Komische Oper de Berlin et Macbeth de Shakespeare à Düsseldorf. Il mettra en scène Lessons in Love and Violence de George Benjamin à l’Opéra de Zurich en mai et Les Noces de Figaro à l’Opéra de Munich en octobre prochain. Il fait ses débuts à l’Opéra national du Rhin.

Avec

Direction musicale, Speranza Scappucci • Mise en scène, Evgeny Titov • Avec Sabine Devieilhe, Étienne Dupuis, Léo Vermot-Desroches, Edwin Crossley-Mercer, Sahy Ratia, Yoann Le Lan • Chœur, accentus • Orchestre, Insula orchestra

Lucie de Lammermoor

Gaetano Donizetti

30 avril au 10 mai 2026

Dans une Écosse déshéritée, déchirée par les rivalités claniques, Lucie doit épouser un lord qui sauverait le nom de sa famille du déshonneur. Mais un amour secret l’unit à Edgard, dernier survivant d’une lignée rivale… Que peut une femme quand règnent la force et la violence ? 

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