Le chantre de l'Écosse
1746 – Le 16 avril, au nord de l’Écosse, les jacobites, partisans du dernier roi Stuart Jacques II (détrôné en 1688), appuyés par les highlanders et commandés par Charles-Édouard Stuart, sont écrasés par les hanovriens conduits par le duc de Cumberland lors de la bataille de Culloden.
Cumberland mène ensuite une répression qui lui vaut le surnom de « boucher des Highlands ». À l’exécution des vaincus succèdent l’exil des jacobites, la confiscation de leurs biens et la répression des highlanders : interdiction du tartan et du kilt, suppression des pouvoirs des chefs de clans, déplacements de populations...
1802-1803 – Sheriff du comté de Selkirk et greffier à la Cour suprême d’Edinburgh, Walter Scott publie Les Chants de ménestrels de la frontière écossaise, fruit de voyages et de collectes de récits folkloriques en Écosse.
1822 – Après 20 ans d’engagement et autant de publications consacrées à l’Écosse, Scott pilote la visite officielle du roi George IV à Edinburgh. Ils font tous deux la promotion du tartan dont l’interdiction a été abrogée en 1785 mais qui tarde à revenir en usage.
« Scott est un poète vraiment national et héroïque. Il choisit pour théâtre son pays, et prend ses héros et ses héroïnes dans l’histoire et les traditions anglaises. » Allan Cunningham, Histoire de la littérature anglaise depuis 50 ans, 1833
L'inventeur du roman historique
1814 – Scott publie son premier roman, Waverley ou l’Écosse il y a soixante ans, qui raconte la rébellion jacobite jusqu’à la défaite de Culloden, et la découverte des Highlands par Waverley, personnage de fiction. Traduction française en 1818.
« En 1814, Walter Scott créa le roman historique, qui n’existait pas avant lui. Riche de matériaux et d’études, il reconstruisit idéalement le passé, non seulement dans les faits historiques, mais dans ses individualités : costumes, langages, mœurs, croyances, attitudes, il ressuscita ce qui était mort et enseveli dans la poudre. » Girault de Saint-Fargeau, Revue des romans, 1839
1819 – Scott publie Ivanhoe qui se déroule cette fois au XIIe siècle et en Angleterre. Sa peinture vivante du Moyen Âge remporte un succès de librairie inédit et rapidement international. Traduction française en 1820.
« Walter Scott allie à la minutieuse exactitude des chroniques la majestueuse grandeur de l’histoire et l’intérêt pressant du roman ; génie puissant et curieux qui devine le passé ; pinceau vrai qui trace un portrait fidèle d’après une ombre confuse, et nous force à reconnaître même ce que nous n’avons pas vu ; esprit flexible et solide qui s’empreint du cachet particulier de chaque siècle et de chaque pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la postérité comme un bronze indélébile. » Victor Hugo, La muse française, juillet 1823
« Le seul écrivain qui, depuis la restauration des Bourbons, ait obtenu un succès vraiment populaire, est sir Walter Scott. Ce célèbre romancier a provoqué une révolution dans la littérature française. Sans en avoir conscience, probablement, ou sans avoir recherché cet honneur, il est le chef de ce qu’on appelle en France le parti romantique. » Stendhal, Paris-Londres, Chroniques, 1825
« Walter Scott, trouveur (trouvère) moderne, imprima une allure gigantesque à un genre de composition injustement appelé secondaire : il éleva le roman à la valeur philosophique de l’histoire. Il y mit l’esprit des anciens temps ; il y réunit à la fois le drame, le dialogue, le portrait, le paysage, la description ; il y fit entrer le merveilleux et le vrai, ces éléments de l’épopée ; il y fit coudoyer la poésie par la familiarité des plus humbles langages. » Balzac, Avant-propos de la comédie humaine, 1842
Le best-seller romantique
Pour parler comme Stendhal, « la nation française est folle de Walter Scott ». Ce fut plus qu’un succès : ce fut un engouement. Une génération entière en demeura éblouie et séduite, depuis le simple peuple jusqu’à l’élite intellectuelle et artistique. Jamais étranger n’avait été populaire à ce point parmi nous. Et même, de 1820 à 1830, aucun nom français ne fut en France plus connu et glorieux.
C’est le moment où, dans la presse française, on ne parle vraiment plus que du grand Écossais. On fait le voyage d’Écosse pour voir le « grand Inconnu » (Adolphe Blanqui). Édimbourg devient un pèlerinage littéraire. Mais tout le monde ne peut pas y aller, et il n’est donné qu’à quelques rares privilégiés de contempler une physionomie si vénérée. Le Globe du 2 décembre 1824 annonce : « Le libraire Ch. Gosselin a fait venir de Londres le buste de sir Walter Scott et vient d’ouvrir une souscription pour trente modèles en plâtre, parfaitement conformes à l’original. Les dix premiers numéros sont retenus. »
Quand « l’original » se décidera à venir à Paris, ce sera un événement public : sa maison ne désemplira pas de visiteurs, on se le montrera du doigt dans la rue, et par instants l’admiration débordante sera une espèce de délire.
Ce ne sont pas seulement les écrivains qui imitent le glorieux étranger. De ses œuvres, les musiciens tirent des sujets d’opéras, et les peintres des sujets de tableaux. Tout est « à la Walter Scott », ameublements et costumes. On ne peut se faire une idée de cette vogue dont l’année 1827 marqua l’apogée. Un même soir, le Théâtre-Français jouait Louis XI à Péronne, extrait de Quentin Durward ; l’Odéon Le Labyrinthe de Woodstock ; l’Opéra-Comique Leicester, pris au Château de Kenilworth, et le lendemain La Dame blanche inspirée tout à la fois par Le Monastère et Guy Mannering.
Pendant sa longue agonie, les journaux publiaient tous les jours un bulletin de sa santé, et toute l’Europe eut quelque temps les yeux tournés vers le coin d’Écosse où « l’enchanteur » achevait de mourir. Tous les articles que cette mort inspira à la presse sont pleins d’une émotion sincère, profonde. Sainte-Beuve écrit le 27 septembre 1832 : « Ce n’est pas seulement un deuil pour l’Angleterre, c’en doit être un pour la France et pour le monde civilisé, dont Walter Scott, plus qu’aucun autre des écrivains du temps, a été comme l’enchanteur prodigue et l’aimable bienfaiteur. » Le Constitutionnel : « Un génie aussi vaste, aussi varié, aussi attachant est un bienfait pour le siècle auquel il échoit comme un don providentiel. » La Revue de Paris : « Ce que les Anglais disent de notre Molière, qu’il n’appartient pas à la France mais à toutes les nations civilisées, nous aimons à le dire de leur Walter Scott qui est, certes, celui qui s’est le plus facilement naturalisé parmi nous. » Louis Maigron, Le roman historique à l'époque romantique : essai sur l'influence de Walter Scott, 1898
Quelques opéras(-comiques) d'après Walter Scott
1819 – La donna del lago, livret de Tottola pour Rossini, San Carlo, Naples
The Lady of the Lake, 1810
1823 – Marie Stuart en Écosse ou Le château de Douglas, livret de Planard et Roger pour Fétis, Opéra-Comique
The Abbot, 1820
1823 – Leicester ou le Château de Kenilworth, livret de Scribe et Mélesville pour Auber, Opéra-Comique
Kenilworth, 1821
1825 – La Dame blanche, livret de Scribe pour Boieldieu, Opéra-Comique
The Lady of the Lake, 1810 ; Guy Mannering, 1815 ; The Monastery, 1820
.
1826 – Ivanhoé, opéra-pastiche de Rossini arrangé par Pacini, Odéon, Paris
Ivanhoe, 1819
1833 – La Prison d’Édimbourg, livret de Scribe et Planard pour Carafa, Opéra-Comique
The Heart of Midlothian, 1818
1833 – Le Revenant, livret de Calvimont pour Gomis, Opéra-Comique
Redgauntlet, 1824
1835 – Lucia di Lammermoor, livret de Cammarano pour Donizetti, Teatro San Carlo, Naples
The Bride of Lammermoor, 1819
.
1836 – Sarah ou l’orpheline de Glencoé, livret de Mélesville pour Grisar, Opéra-Comique
The Highland Widow, 1827
1846 – Robert Bruce, livret de Royer et Vaëz pour Rossini et Niedermeyer, Opéra, Paris
History of Scotland, 1830
1858 – Quentin Durward, livret de Cormon et Carré pour Gevaert, Opéra-Comique
Quentin Durward, 1823
1867 – La Jolie Fille de Perth, livret de Saint-Georges et Adenis pour Bizet, Théâtre-Lyrique, Paris
The Fair Maid of Perth, 1828