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À lire avant le spectacle | L'Histoire du soldat / Into the Little Hill

Par Agnès Terrier, dramaturge de l'Opéra-Comique

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Le Théâtre national de l’Opéra-Comique consacre l’année 2026-2027 à la rénovation, avec le soutien de l’État, de ses équipements scéniques — plateau, cintres, cage de scène. Mais cette saison en chantier nous a aussi inspiré une saison enchantée, en partie hors les murs.

En ce mois de novembre 2026, nous sommes heureux de présenter notre troisième spectacle. Celui-ci aura lieu au T2G Théâtre de Gennevilliers, en collaboration avec son directeur Daniel Jeanneteau et sa complice artistique Marie-Christine Soma.

Nous avions programmé en 2024 leur production de Picture a day like this, quatrième opéra de Martin Crimp et George Benjamin (créé l’année précédente au Festival d’Aix-en-Provence). L’Opéra-Comique a par ailleurs donné en 2013 le deuxième opéra des deux Britanniques, Written on Skin. C’est pourquoi nous avons donc souhaité, ensemble, remonter Into the Little Hill, le tout premier opus de Crimp et Benjamin, dont Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma avaient signé la mise en scène de la création en 2006. C’est George Benjamin lui-même qui a proposé d’y associer Histoire du soldat de Ramuz et Stravinsky

Ainsi sont rassemblés, sous la baguette de Lucie Leguay à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, deux contes qui, en brouillant les catégories d’époque, d’espace et de personnage, favorisent la poésie et la musique, en accordant le rêve et la pensée critique.

Louis Langrée, directeur du Théâtre national de l’Opéra-Comique

À lire avant le spectacle

Par Agnès Terrier, dramaturge de l'Opéra-Comique

Par-delà leur brièveté et leurs effectifs instrumentaux resserrés, les œuvres de George Benjamin et Igor Stravinsky que rassemblent l’Opéra-Comique et le Théâtre de Gennevilliers présentent plusieurs points communs : des sources populaires, des sujets à portée philosophique sous couvert du conte, deux auteurs majeurs à l’écriture du texte, et deux compositeurs s’affranchissant de la tradition lyrique.

Si Stravinsky, au sein de son immense production musicale, ne signa que l’opéra-bouffe Mavra et l’opéra The Rake’s Progress, George Benjamin s’affirme depuis 2006 comme un compositeur lyrique majeur, quoique parcimonieux, avec aujourd’hui quatre opéras. Et si la rencontre de Charles-Ferdinand Ramuz et Stravinsky, en 1918, ne produisit que ce fruit exceptionnel qu’est L’Histoire du soldat, la veine lyrique de Benjamin s’épanouit exclusivement, depuis vingt ans, sur les textes de son alter ego littéraire, l’auteur dramatique Martin Crimp.

Dans les deux œuvres de notre diptyque, auteurs et compositeurs semblent s’être donné pour mission, à près d’un siècle d’intervalle, de chambouler la dramaturgie lyrique en revivifiant la vocation première du genre : représenter une histoire.

Tournant le dos au spectacle naturaliste, ils intègrent le récit au texte mis en musique. L’Histoire du soldat comporte ainsi un lecteur et des récitants, et intronise la poésie de la langue vaudoise dans l’ordre de la musique savante. Into the Little Hill inaugure une œuvre commune dynamisée par la dissociation entre personnage et interprète : chacune des chanteuses se fait tour à tour conteuse et actrice, ce qui donne à l’énonciation une résonnance singulière, et à la musique un rôle dramatique majeur.

Suisse d’expression française, Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) se construisit comme écrivain vaudois au cours d’un long séjour parisien d’une dizaine d’années, ainsi qu’il s’en expliqua plus tard à son éditeur Bernard Grasset. Rentré dans le pays de Vaud en 1914, Ramuz développa dès lors une écriture qui n’était ni dialectale ni académique. Fécondée par le parler populaire et par la vie locale, elle se voulait française, et d’une haute dignité littéraire.

C’est là que, au début de la Première Guerre mondiale, Ramuz se lia avec Igor Stravinsky (1882-1971), bloqué par le conflit dans ces montagnes suisses heureusement neutres où lui et les siens étaient venus se soigner après huit ans d’activité parisienne au côté des Ballets russes. L’Histoire du soldat fut conçue dans un mouvement de double appropriation : celle de Ramuz à l’égard d’un conte russe d’Afanassiev, Le Déserteur et le Diable ; celle de Stravinsky à l’égard des caractéristiques des fanfares vaudoises.

Ancré dans un lieu, leur « mimodrame » est de tous lieux par son histoire universelle et par la légèreté de ses effectifs, qui doivent lui permettre d’être joué n’importe où.

L’Histoire du soldat fut créée le 28 septembre 1918 à Lausanne, certes avec des moyens limités, mais par des artistes de stature internationale : Ludmilla et Georges Pitoëff parmi les récitants, le chef d’orchestre Ernest Ansermet, le peintre René Auberjonois aux décors et aux costumes. Elle fut ensuite adaptée par le compositeur en suite pour orchestre.

Avec ce projet, Stravinsky s’émancipait à 36 ans de la culture russe pour viser à l’universalité. Il s’imposa bientôt comme un chef d’orchestre et un compositeur incontournable, cosmopolite et médiatique.

« L’Histoire du soldat est une œuvre capitale, s’exclamait son admirateur Francis Poulenc. D’abord c’est une œuvre remarquable, et puis elle est, très exactement, de cette époque-là. Quand on entend L’Histoire du soldat on sait très bien que cela rôde autour des années 1916, 1917, 1918... C’est à partir de ce moment-là que Stravinsky a quitté ce qu’on appelle sa période vraiment russe, après Les Noces, après Renard... J’adore L’Histoire du soldat, c’est vraiment, je vous assure, la clef dans la serrure pour tout ce qui va suivre. »

Moi et mes amis, 1963

Né en 1960, George Benjamin a commencé à écrire pour la voix dès ses études parisiennes auprès d’Olivier Messiaen. En tant que chef d’orchestre, l’œuvre à laquelle il est le plus attaché est Pelléas et Mélisande de Debussy, sur un texte de Maeterlinck. Créé à l’Opéra-Comique en 1902, ce drame lyrique a pu représenter pour certains l’aboutissement de l’histoire de l’opéra. De fait, les carrières de compositeur.trice s’affranchissaient alors de l’obligation de faire l’opéra pour être reconnu.

En 2005, la rencontre de Martin Crimp (né en 1956) et de son écriture pour le théâtre permet enfin à Benjamin d’aborder la création lyrique. Crimp « a inventé, explique Benjamin, ce principe de narration partagée qui est antinaturaliste, les narrateurs incarnant différents rôles sans qu’il y ait des personnages réels sur scène. Cela permet de raconter une histoire sans tomber dans un réalisme qui n’est plus guère possible aujourd’hui à l’opéra, notamment à cause du cinéma. » (Programme du Festival d’automne à Paris, 2006). Cette écriture sobre et ciselée, où chaque mot compte, laisse de la place pour la musique.

La complicité immédiate de Crimp et Benjamin donne lieu dès l’année suivante à l’écriture de Into the Little Hill (« Dans la petite colline »), d’après une légende médiévale popularisée en 1816 par la version des frères Grimm, Le Joueur de flûte de Hamelin – dont Victor Nessler fit un opéra en 1879 et Louis Ganne un opéra-comique en 1906.

« Ce thème nous convenait à tous les deux : suffisamment connu pour offrir une trame à toute épreuve, mais aussi – comme un mythe – suffisamment laconique et mystérieux pour nous permettre d’intervenir chacun à sa manière bien spécifique. »

Martin Crimp

Cette première œuvre commune leur fut commandée par Joséphine Markovits (1946-2024), directrice musicale du Festival d’automne à Paris, pour des effectifs légers (un orchestre de quinze musiciens) et une salle de dimensions modestes (l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille).

Crimp et Benjamin firent le choix radical de réduire la distribution vocale à deux voix féminines qui assurent à tour de rôle la narration et qui incarnent tous les personnages. Autant texte et composition se présentent comme distanciés, autant le langage musical se veut, lui, expressif et raffiné, « au service de chaque moment théâtral » (Benjamin).

La création, mise en scène par Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma, dirigée par Franck Ollu à la tête de l’Ensemble Modern, eut lieu le 22 novembre 2006.

Familier du théâtre de Martin Crimp, Daniel Jeanneteau travaille en étroite collaboration avec Marie-Christine Soma depuis 2001, ce qui leur permet de concevoir ensemble la mise en scène, les décors et les lumières de leurs spectacles. Après avoir monté en 2023 la création mondiale du quatrième opéra de Crimp et Benjamin, Picture a day like this, au Festival d’Aix-en-Provence (repris à l’Opéra-Comique en 2024), ils ont souhaité renouer avec Into the Little Hill pour tirer parti d’une partition non plus en préparation, mais dont ils ont désormais une connaissance approfondie et sensible. Et George Benjamin, très favorable à ce projet de nouvelle production déléguée à l’Opéra-Comique, a proposé d’associer à son ouvrage L’Histoire du soldat.

L’opéra-comique est historiquement un genre où la comédie inspire la partition lyrique – d’où son nom – c’est-à-dire où les situations et le mouvement scéniques fécondent des formes musicales volontiers novatrices. La musique y est au service du théâtre. Sans être formellement des opéras-comiques, nos deux contes lyriques relèvent d’une ambition similaire : texte, musique et plateau y sont organiquement liés. Pendant la fermeture de son beau théâtre à l’italienne, l’Opéra-Comique est heureux de profiter de la formidable salle modulable du T2G Théâtre de Gennevilliers avec ce spectacle qui fait résonner chaque mot et chaque note.

Argument

L'histoire du soldat

Le fantassin Joseph Dupraz quitte l’armée pour quinze jours de permission avec son seul trésor, un violon. En chemin, un vieil homme (le Diable) lui propose d’échanger l’instrument contre un livre qui prédit l’avenir. Bien qu’il ne sache pas lire, Joseph se laisse tenter. Et il accepte, avant de retrouver sa mère et sa fiancée, de passer trois jours chez l’homme afin de lui enseigner le violon.

Lorsque Joseph parvient à son village, il découvre que trois années se sont écoulées. Plus personne ne le reconnaît.

Le livre magique lui permet de s’enrichir. Mais la fortune ne lui rend pas le bonheur perdu. Le Diable lui rend un jour visite sous le costume d’une colporteuse qui lui propose un violon. Joseph ne peut en tirer un son. Furieux, il détruit le livre et reprend la route.

Parvenu dans un pays étranger, il entend le tambour du roi annoncer la maladie de sa fille la princesse, et la promesse de sa main à qui la guérira. Pour récupérer son violon, Joseph joue aux cartes avec le Diable et l’enivre. Il perd toute sa fortune mais parvient à dérober l’instrument. À la princesse, il joue trois danses – un tango, une valse et un ragtime – qui la guérissent. Après s’être débarrassés du Diable, ils se marient.

Leur bonheur dure jusqu’au jour où la princesse demande à Joseph de l’emmener dans son village natal. À la frontière du royaume, le Diable reprend son pouvoir sur Joseph et l’emmène pour toujours.

Into the little hill

À son peuple excédé par la présence des rats, le Ministre explique combien ils sont inoffensifs, mais en vain. Un Étranger sans visage apparaît dans la chambre de sa fille endormie et lui propose d’emmener les rats au loin grâce à sa musique, en échange d’argent. Le Ministre étant en campagne pour sa réélection, il accepte le marché. Le lendemain, par sa fenêtre, la fillette regarde avec désarroi tous les rats quitter la ville.

Chez le Ministre réélu, il ne reste plus que le rat chéri de sa fille, qui tourne dans sa cage. L’Étranger vient lui réclamer son dû. Mais le Ministre renie sa promesse : il a alloué l’argent à d’autres dépenses, en particulier de sécurité.

Le lendemain, tous les enfants ont disparu. L’Étranger les a emmenés pour toujours sous la terre, au cœur de la petite colline voisine.

« With music I can open a heart as easily as you can open a door. »

Martin Crimp

Note d'intention

Par Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma, mise en scène, scénographie et lumières

Presque un siècle, deux guerres mondiales et la mutation extrême de nos modes de vie en ce début de XXIe siècle séparent L’Histoire du soldat d’Into the Little Hill... Mais deux contes, textes immémoriaux venus de la nuit des temps, les rapprochent. Comme si, d’un côté, Ramuz et Stravinsky et, de l’autre, Crimp et Benjamin avaient ressenti le besoin, pour comprendre leur moment d’histoire et créer une œuvre qui lui fassent écho, de s’appuyer sur des fictions ayant traversé le temps et l’espace. Des œuvres populaires et rassurantes, capables de parler aux adultes comme aux enfants, avec lesquelles on peut jouer, réinterpréter, et les faire scintiller comme des pierres précieuses dans un rayon de lumière.

Stravinsky comme Benjamin inventent une musique nouvelle à partir de ces légendes.

Là est sans doute le fondement du désir de les faire cohabiter sur scène, de les mettre en tension, de les faire se regarder l’une l’autre.

Dans L’Histoire du soldat, œuvre maintes fois mise en scène, nous avons essayé, sous les couches de lectures imprégnées de folklore, de retrouver l’os, l’image primitive : la solitude d’un jeune soldat, pris dans une guerre qui le dépasse, lancé sur les routes à une époque où il ne pouvait guère connaître plus que les limites de son village. La solitude du marcheur, l’innocence de la jeunesse emportée dans le tourbillon de l’Histoire. Certes le Diable le tente, certes une narratrice l’observe avec distance et malice, mais c’est cette solitude, confrontée aux épreuves, obligée de changer de siècle à toute vitesse, qui nous importe et nous intéresse. Comment construire sa conscience dans un monde confus et plein de tentations, comment conquérir son destin quand des forces démesurées vous emportent et menacent de vous détruire ?

Dans Into the Little Hill, relecture de la légende du Joueur de flûte de Hamelin des frères Grimm, deux jeunes femmes alternant les rôles mettent en scène la figure d’un ministre qui, cédant à la pression populaire au mépris de ses propres convictions, ordonne l’extermination de « rats » envahissant la ville. Ces rats, dans la relecture très politique et crue de Martin Crimp, s’avèrent être des familles d’étrangers avec leurs enfants, des migrants, des réfugiés... Depuis la création de l’œuvre en 2006, la prémonition de Martin Crimp n’a cessé de se confirmer. Les deux protagonistes apparaissent aujourd’hui comme deux activistes défendant les droits humains dans une semi-clandestinité, construisant un récit parodique pour dénoncer avec violence les dérives contemporaines affectant les démocraties occidentales.

Ces deux œuvres, malgré leur commune cruauté, induisent des esthétiques et des expressions radicalement différentes, tant musicalement que scéniquement. Nous ne souhaitons pas les « lisser » ou les homogénéiser, nous essaierons de pousser le contraste entre elles au maximum, de les faire résonner avec les outils et les images d’aujourd’hui, en espérant que chacune à sa façon, mais avec humour, sincérité et vitalité, éclaire notre présent troublé.

Direction musicale, Lucie Leguay • Mise en scène, scénographie et lumières, Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau • Avec Christèle Tual, Maxime Crescini, Roland Vouilloz, Leila Muse, Jennifer France, Joanne Evans • Orchestre Philharmonique de Radio France

L'Histoire du soldat / Into the Little Hill

Igor Stravinsky, Charles-Ferdinand Ramuz / Martin Crimp et George Benjamin

Un soldat séduit par le diable, un joueur de flûte qui enlève les enfants : deux contes populaires sur le pouvoir et la perte. Stravinsky et Ramuz signent en 1918 un spectacle universel salué par Poulenc comme une œuvre capitale ; Martin Crimp et George Benjamin font de leur premier opéra une pièce poétique devenue classique. Daniel Jeanneteau, qui contribua à la création mondiale d'Into the Little Hill en 2006, retrouve cette œuvre en collaboration avec Marie-Christine Soma. L'Opéra-Comique s'associe au T2G de Gennevilliers pour (re)découvrir la portée de ces deux contes.

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