5 choses à savoir sur La Nonne sanglante

29 Mai 2018

1- Un opéra fantôme, oublié et ressuscité

La Nonne sanglante, un opéra maudit ? On peut s’interroger tant Roméo et Juliette ou Faust continuent de bénéficier d’une réputation mondiale alors que ce deuxième opéra de Charles Gounod (sur les douze qu’il a produit) reste très méconnu. D’autant que l’enthousiasme des spectateurs de 1854 avait été au rendez-vous. En tout cas, c’est un opéra banni. Songeons qu’il n’a été joué que onze fois en France depuis sa création !
La première version du livret était d’abord destinée à Berlioz, mais le compositeur l’abandonna rapidement. Le texte passa ensuite entre plusieurs mains (Auber, Meyerbeer, Verdi…), sans succès. Seul Gounod accepta la tâche en s’associant pour l’occasion à Scribe et Delavigne.
Si la presse apprécia la composition et la mise en scène tiré du romantisme noir, ce ne fut pas le cas du nouveau directeur d’alors de l’Opéra de Paris, Edmond Crosnier, qui considéra La Nonne sanglante comme une “ordure”. La pièce fut donc retirée de l’affiche et disparut.
Depuis, seule l’Allemagne au Théâtre d’Osnabrück, a eu l’audace en 2008 de dépoussiérer l’œuvre. Elle n’a encore jamais repris le chemin des scènes françaises. Plus d’un siècle et demi plus tard, en cette année bicentenaire de Gounod, l’Opéra Comique décide enfin de rendre justice à cette partition remarquable, avec la complicité d’un duo de choc : Laurence Equilbey à la baguette et David Bobée à la mise en scène.

2- Une histoire inspirée du Moine de Lewis

La mode du romantisme noir, influencé par la littérature anglo-saxonne, se développe en France au début du XIXe. The Monk, paru en Angleterre en 1796 et écrit par Matthew Gregory Lewis – traduit l’année suivante en français -, avait ancré dans les esprits cet attrait pour les histoires gothiques et de revenants vengeurs. Parmi les récits du Moine, figure l’histoire de Raymond, un aristocrate espagnol, qui planifie le sauvetage de sa bien-aimée, Agnès, prisonnière dans un château en Allemagne. Pour la sauver, il pense tirer profit d’un événement d’exception qui se tient chaque année en 5, le 5e jour du 5e mois à 1h du matin : l’ouverture de toutes les issues du château pour laisser passer le spectre d’une Nonne qui hante ses murs. Ainsi Agnès n’aurait qu’à emprunter le costume du fantôme pour s’enfuir. Mais ce jour-là, c’est au véritable spectre de la Nonne que Raymond jure une fidélité éternelle.
Pour le défaire de cette malédiction, la Nonne n’acceptera de le libérer de son lien qu’à la seule condition de déterrer les restes de son propre corps abandonnés dans une fosse du château pour les inhumer en Espagne. Le spectre de la Nonne, au même titre que la dame Blanche, devient un mythe populaire adapté et utilisé par la suite dans tous les arts.
Scribe et Delavigne se l’approprient et réadaptent l’intrigue en y plaçant l’histoire de la mort de la Nonne, celle d’un meurtre : une amoureuse éperdue qui s’était engagée dans les ordres, croyant son amant mort - et la confrontation ancestrale de deux familles, les Moldaw et les Luddorf, qui ne pourront se réconcilier que par l’organisation d’un mariage politique entre leurs enfants.  
Quant à l’ anti-cléricalisme de Lewis, Scribe et Delavigne le balaient pour mieux convenir aux inspirations morales et religieuses chères à Gounod. Contrairement au roman de Lewis, qui situe l’action au XVIIe siècle, l’histoire se déroule ici au Moyen Âge, période des croisades, dans un lieu qui s'inspire de la Bohème du Freischütz, pays des contes inquiétants, plutôt qu’au XVIIe siècle.
La mise en scène de David Bobée joue sur cette confusion des époques en choisissant des références gothique et fantastique  - aussi bien pour les décors que pour les costumes - inspirées de périodes variées, avec comme seule constante un esthétisme de la transgression et du noir.

3- Bicentenaire de Gounod

2018 est l’année du bicentenaire de la naissance de Charles Gounod -  né le 17 juin 1818 - compositeur de douze opéras et de nombreuses messes romantiques. Logé dans la galerie du Louvre avec les artisans et les artistes du roi, Charles Gounod a grandi dans un milieu artistique qui le pousse vers la musique et les arts plastiques, dont notamment la peinture, qu’il approche grâce à son amitié intime avec Ingres.  
Pour célébrer ce compositeur protéiforme, plusieurs scènes se prêtent cette année au jeu de l’hommage, notamment dans le cadre du festival Palazzetto Bru Zane à Paris durant tout le mois de juin. En plus de l’opéra La Nonne sanglante, l’Opéra Comique organise un colloque “Gounod sous les feux de la Rampe” qui se déroulera du 4 au 6 juin et qui passera en revue l’ensemble de la production lyrique de Gounod. Documents d’archives et analyses de ce corpus aussi éclectique qu’original permettront d’appréhender la vision forte et singulière qu’avait Gounod de l’art lyrique, et de parcourir avec lui trente années d’histoire théâtrale en France.
Dans le cadre de ce festival qui lui est consacré, Radio France, le Théâtre des Champs-Elysées et les Bouffes du Nord, accueilleront quant à eux une programmation dédiée. Pour en savoir plus c’est par ici: http://parisfestival.bru-zane.com/

4- Une lecture psychanalytique de La Nonne sanglante

La littérature gothique apporte une lecture psychanalytique incontournable et qui plonge chacun dans un psychisme intime. David Bobée et Laurence Equilbey ce sont penché sur cette lecture avec la psychanalyste Anaëlle Lebovits Quenehen. Le livret de La Nonne sanglante peut être lu par ce prisme, notamment le personnage principal, Rodolphe, qui doit faire face à plusieurs dilemmes suite au non-dit familial du meurtre. La vengeance doit-elle primer sur la justice ?  
Rodolphe, confronté aux figures d’autorité que sont l’Ermite et son père, souhaite s’affranchir de l’ordre mais aussi de la mort en refusant de tuer à son tour. L’opéra traite ainsi du conflit des générations : le drame de Rodolphe a été précédé par une autre histoire d’amour. Luddorf, son père, a sans doute sacrifié son amour pour la Nonne en la tuant, afin de favoriser la politique, avec la mère de Rodolphe. Ce que son fils va refuser de faire puisqu’il ne souhaite pas que son bonheur repose sur des cadavres.
Figuratif du complexe œdipien, il ne tuera pas son père pour se détacher de la malédiction de la Nonne (qui s’appelle Agnès) afin de pouvoir épouser sa bien-aimée, une autre Agnès. Car pour faire advenir un monde nouveau, il se doit de faire disparaître l’ancien. Rodolphe est dans cet entre-deux, c’est le passage à l’âge adulte, une nouvelle naissance. La Nonne représente cette transition difficile, avec le sang, symbole de la menstruation, de la défloraison et du meurtre, mais elle est aussi la figure de la féminité, le sentiment de Rodolphe à son égard est un mélange de désir refoulé et de crainte.
L’intérêt de cette lecture est de s’éloigner absolument de la tragédie familiale ou du film d’horreur, au profit d’une réflexion autour du désir de la vie. Si les morts sont vivants, c’est parce que les vivants sont figés et qu’ils doivent évoluer. L’enjeu de la narration est de retrouver à la fin de l’opéra Rodolphe dans la position de celui qui va se risquer.” rappelle Laurence Equilbey.

5- Les influences gothiques de la mise en scène  

Aujourd’hui encore le gothique fascine, il est devenu une référence inéluctable dans la culture populaire. Pour mettre en scène La Nonne Sanglante, David Bobée a puisé dans le cinéma de genre, d’horreur, et dans la littérature pour lui donner un aspect plus politique. Déjà Victor Hugo, André Breton ou encore Luis Buñuel, ont chacun à leur manière été influencés par Le Moine de Lewis, pour sa dimension rebelle, révoltée et anticléricale.
D’autant que le romantique noir a une forte valeur esthétique, et permet d’intégrer l’horreur dans tous les arts avec les nuances du noir. Du surréalisme, associé à la psychanalyse avec Breton et Artaud, au cinéma avec Mario Bava (Le Masque du Démon) ou encore Dario Argento (Le Fantôme de l’Opéra, Le Syndrome de Stendhal, Inferno), le drame de La Nonne sanglante  a une résonance contemporaine évidente.
David Bobée joue avec ces influences multiples et les possibilités qu’offre la couleur noire, à la manière de Pierre Soulages, en utilisant toutes les variantes du monochrome grâce à l’intervention de la matière : carrelage, bois brûlé, du tissu et vidéo. Le noir est propice à la création, il se confond avec la nuit qui, selon David Bobée, “permet de libérer les désirs et les fantasmes les plus débridés”.

 

Légende de l’icono : Vingt-trois ans avant La Nonne sanglante, sur la même scène de l’Opéra, les plus fameuses nonnes damnées du répertoire sortent de leurs tombeaux au 3e acte de Robert le diable de Meyerbeer. À partir de 1831, Robert le diable est joué chaque année à l’Opéra, par exemple douze fois en 1854. BNF.

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