Questions autour de la création de l'opéra Les Éclairs

Publié le 13 octobre 2021
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Avec Les Éclairs, nous vous invitons à plonger dans le New York de la révolution industrielle, à travers le destin hors du commun de Nikola Tesla et ses visions révolutionnaires sur l’électricité. Jean Echenoz a écrit pour la première fois un livret d’opéra d’après son roman Des Éclairs et Philippe Hersant signe son 3e opéra, pour cette création mondiale commandée par l’Opéra Comique. 

A découvrir Salle Favart du 2 au 8 novembre.

En attendant, retrouvez quelques questions posées à l'équipe de création

Philippe Hersant

 

Philippe Hersant signe son 3e opéra, pour cette création mondiale commandée par l’Opéra Comique. 

Les Éclairs est votre troisième opéra, après Le Château des Carpathes et Le Moine noir. Votre approche a-t-elle changé par rapport à ces précédents opus ?

« Il y a eu aussi un petit opéra de chambre, Les Visites espacées, présenté au Festival d’Avignon en 1982. Il n’a jamais été redonné par la suite, mais ce fut ma première incursion dans le domaine lyrique...  Ce qui m’a intéressé et amusé dans le livret de Jean, et ce qui m’a frappé tout de suite, ce sont les points communs avec mes deux opéras précédents. Malgré son atmosphère gothique, Le Château des Carpathes traite d’un sujet scientifique (l’invention de l’enregistrement, du magnétoscope, de la reproduction de la voix humaine et des images). Nul doute que la figure d’Edison ait inspiré à Jules Verne les personnages du Baron de Gortz et d’Orfanik. Le Baron du Château et l’Edison des Éclairs sont frères : les deux rôles sont très proches, tous deux confiés à des voix de barytons basses. Quant au Moine noir, d’après une nouvelle de Tchekhov, il raconte l’histoire d’un philosophe, Andreï, homme brillant, peut-être génial, mais atteint de la folie des grandeurs et totalement inadapté socialement. C’est au Gregor des Éclairs qu’il peut évidemment faire songer.  Dans les deux opéras on assiste à la déchéance progressive du héros. Andreï et Gregor connaissent une même fin misérable – la mort dans une chambre d’hôtel.

J’étais donc, d’une certaine façon, en terrain connu. Mais j’ai trouvé dans le livret de Jean Echenoz un ton, une forme et un rythme tout à fait nouveaux pour moi. Le Château des Carpathes est un opéra contemplatif, plutôt statique dans lequel tous les personnages sont des mélancoliques obsessionnels... Dans Le Moine noir également, l’étude de caractères prime sur l’action. Dans Les Éclairs au contraire, tout va très vite. Le livret est une succession de scènes très rapides, il s’y passe beaucoup de choses. Cela m’a intéressé d’aborder les mêmes sujets de façon beaucoup plus dynamique.»

Propos recueillis par Sarah Léon

Philippe Hersant © Cathy Bistour

Jean Echenoz

Jean Echenoz écrit pour la première fois un livret d’opéra d’après son roman Des Éclairs de 2010, dans la Salle Favart qui fut le premier théâtre d’Europe à fonctionner intégralement à l'électricité.

Quel rôle conférez-vous à la musique et aux sons dans vos romans – dans leur construction, votre écriture ?

« Les références à la musique sont souvent plutôt illustratives dans mes romans, elles peuvent jouer comme des références ou des marqueurs. Mais je crois que le souvenir de certaines œuvres musicales - nappes sonores, dissonances, effets rythmiques, etc. - est quelquefois en arrière-plan de l'écriture, comme si je tentais d'en transposer des éléments. La question de la sonorité est de toute façon toujours au premier plan dans mon travail. Une phrase me semble toujours avoir plus de sens si elle sonne efficacement, comme si le son pouvait avoir lui-même des effets de sens.

Dans ce travail sur un livret, la préoccupation sonore était différente. Une phrase qui "sonne" dans une fiction écrite ne va pas produire le même effet si elle doit être articulée physiquement, et chantée à plus forte raison. »

Jean Echenoz © Roland Allard

Clément Hervieu-Léger

Clément Hervieu-Léger met en scène cette création Salle Favart.

Comment avez-vous collaboré avec l’auteur et le compositeur ?

« Jean Echenoz et Philippe Hersant se sont beaucoup parlé au moment de la composition musicale, puis je suis entré dans la danse. Nos échanges ont été extraordinaires, la différence de génération a tout de suite disparu. J’ai vu Philippe apporter sa connaissance de l’opéra avec un sens aigu de la scène et Jean utiliser son innocence du genre pour rouvrir les possibles. Notre but commun est de raconter une histoire, et que tout concoure à cela. Personne ne cherche à imposer ses vues, il y a beaucoup d’écoute réciproque.

Je n’ai pas hésité à les solliciter avant d’élaborer mes premières intentions. Ainsi, je trouvais difficile de mettre en scène l’accident de tramway de l’acte I sur le petit plateau de la salle Favart. Notre réflexion collective a abouti à l’idée d’un effet sonore, et Philippe a aussitôt trouvé formidable qu’on ajoute des sons réels dans le spectacle. Je trouve précieux qu’il propose des solutions musicales sans les imposer, et offre aussi une véritable latitude aux ressources du théâtre.

L’un des défis pour moi est de réussir les enchaînements entre les scènes : celles-ci sont de véritables tableaux, supposant des changements de décors. J’ai annoncé que j’aurais besoin de temps pour cela, comme pour les changements de costumes. On a cherché et trouvé ensemble des solutions, musicales et scéniques. »

Propos recueillis par Agnès Terrier

Clément Hervieu-Léger © Sébastien Dolidon

Ariane Matiakh

Ariane Matiakh, cheffe d'orchestre est à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France et du Chœur Aedès.

Quelles sont les caractéristiques les plus remarquables de la partition ?

« Le traitement des timbres instrumentaux est toujours fascinant chez Hersant : il est très caractérisé, pour accompagner un personnage, un sentiment, une illusion. Les instruments à vent, très lyriques, ont la part belle. L’un ou l’autre soliste de ces pupitres peut être amené à accompagner une phrase chantée, ce qui est très valorisant. Les phrasés et les nuances mettent toujours le texte en valeur. Chaque phrasé a une signification précise. La simplicité et la pureté de l’écriture d’Hersant sont telles que les instruments, tout en phrasant le texte, contribuent à ramener, autour des paroles chantées, la densité du roman. Chaque couleur instrumentale contribue à cet enrichissement, là où le livret se voulait économe et concis.

L’intégration du synthétiseur peut étonner, mais l’instrument est si approprié pour évoquer l’électricité et certaines sonorités typiquement nord-américaines ! Le synthé a même des capacités bruitistes, intéressantes dans un spectacle qui a recours au bruitage. Car Hersant s’amuse à créer des atmosphères et à parsemer sa partition de citations : la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák lorsque Gregor arrive à New York, des thèmes de jazz (Chet Baker, Gershwin), des chants de Noël, des échos du folklore des Balkans… Tout cela, bien inséré et subtilement reconnaissable, nous embarque dans l’univers de Gregor.

Chaque personnage peut être accompagné de timbres caractéristiques. Pour chacun, ce sont de petits motifs ou des ambiances colorées, sans jamais aller au leitmotiv. Ce sens de la couleur très français place Hersant dans la lignée des Saint-Saëns, Debussy, Fauré, Kœchlin. Les cuivres et la masse orchestrale campent un Edison puissant, baryton basse à la Scarpia. Pour Parker, rôle de basse bouffe, c’est l’élément rythmique qui prévaut, avec des traits que je ressens comme stravinskiens, véhémence comprise, qui dit bien que « le temps c’est de l’argent ». Les cors enveloppent parfois Gregor, quand les bois ne prennent pas le relai pour figurer les oiseaux qui l’entourent et l’obsèdent. Pour les femmes, Betty l’audacieuse est associée à la flûte, et Ethel la sensuelle à des timbres clairs, clarinette et cordes. Norman bénéficie d’un traitement plus singulier : ce mondain généreux et loyal, à la voix de ténor, a des conversations marquées de blancs avec son épouse Ethel (ce n’est plus qu’un couple de convenance), tandis qu’il se montre caméléon musical dans ses rapports aux autres : si sa personnalité est en retrait, c’est lui qui fait le lien entre tous. »

Propos recueillis par Agnès Terrier

Ariane Matiakh © Marco Borggreve

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Les articles sont à retrouver en intégralité dans le programme de salle. Disponible sur place à chaque représentation.

Les Éclairs

Philippe Hersant et Jean Echenoz

2 au 8 novembre 2021

Plongée dans le New York de la révolution industrielle, avec le destin hors du commun de Nikola Tesla, habité par ses visions révolutionnaires sur l’électricité. L’écrivain Jean Echenoz adapte son roman pour la scène et Philippe Hersant signe son 3e opéra, pour cette création mondiale commandée par l’Opéra Comique.

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Direction musicale Ariane Matiakh Mise en scène Clément Hervieu-Léger Ecrivain Jean Echenoz Compositeur Philippe Hersant

Avec Jean-Christophe Lanièce, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, François Rougier, Elsa Benoit, André Heyboer, Jérôme Boutillier

Choeur Ensemble Aedes Orchestre Philharmonique de Radio France