Images magiques

31 Octobre 2017

« Et la chose, en vérité, est presque achevée dans ma tête, même si c’est très long, si bien qu’ensuite je l’examine dans mon esprit d’un seul regard, comme si c’était une belle image ou une jolie fille, et je l’écoute dans mon imagination, non pas une chose après l’autre mais tout ensemble, instantanément. Trouver et créer toutes ces œuvres en moi, c’est comme un beau rêve puissant. »
Wolfgang Amadeus Mozart

« Expliquer cette énigme… »
La Flûte enchantée et son mystère

Depuis sa création le 30 septembre 1791 dans le théâtre d’Emanuel Schikaneder, le Starhemberg Freihaus Theater auf der Wieden, La Flûte enchantée jouit d’une telle popularité qu’elle se place statistiquement parmi les opéras allemands les plus fréquemment représentés. Cependant, même si elle suscite l’enthousiasme d’un vaste public – du néophyte au spécialiste – elle reste une énigme à bien des titres. Il n’est pas facile de comprendre la magie de son impact exceptionnel. La littérature consacrée à La Flûte enchantée est aussi inépuisable que contradictoire et pourtant, aucune de ses innombrables interprétations n’est totalement satisfaisante.

On ne peut même pas catégoriser son genre avec certitude : La Flûte enchantée appartient à la tradition du théâtre traditionnel viennois, avec ses arlequinades même si elle a des caractéristiques évidentes des contes de fée et des opéras magiques qui étaient populaires à l’époque. Mozart lui-même la qualifiait de ‘grand opéra’, ayant incorporé des éléments d’opera seria, notamment dans la musique de la Reine de la Nuit. Les rites initiatiques de la confrérie de Sarastro évoquent les croyances des Francs-maçons, qui comptaient Schikaneder et Mozart parmi leurs membres. Nombre de commentateurs ont considéré cet agrégat d’influences disparates comme le résultat d’un artisanat de mauvaise qualité que plus d’un ont attribué au livret de Schikaneder, accordant ainsi à Mozart l’honneur d’ennoblir par sa musique un texte ‘innommable’.

Les nombreuses sources ayant pu servir de modèle d’inspiration à La Flûte enchantée n’apportent pas non plus un grand éclairage sur son mystère et son impact. Parmi elles, il faut mentionner Lulu oder Die Zauberflöte (Lulu ou La Flûte magique) d’August Jakob Liebeskind, Der Stein des Weisen (La Pierre philosophale) de Christoph Martin Wieland, de la collection Dschinnistan, et Séthos de l’Abbé Jean Terrason. Même la soi-disant ‘théorie de rupture’ – selon laquelle Mozart et Schikaneder, au cours du processus de création, alignèrent le récit de l’opéra sur Kaspar der Fagottist oder Der Zauberzither (Kaspar le bassoniste ou la cithare magique) de Wenzel Müller, joué au même moment au Leopoldstädter Theater, transformant ainsi la ‘bonne fée’ en méchante Reine de la Nuit et le méchant Sarastro en sage souverain – ne parvient pas à répondre de manière définitive à toutes les questions. Toutes les tentatives visant à imposer une logique plausible concernant le récit changeant ou pour expliquer les principaux personnages de La Flûte enchantée d’un point de vue psychologique paraissent finalement conduire à une impasse.

Selon Stefan Kunze (Mozarts Opern), « L’unité de La Flûte enchantée réside dans sa ‘nature poétique’. Il est impossible de la considérer comme ayant une cohérence psychologique ou une action logique. Elle tombe en morceaux si l’on s’y essaie ».

… par le feu, l’eau, l’air et la terre
La magie théâtrale de La Flûte enchantée

La Flûte enchantée est un opéra d’images. Son impact repose pour une large part sur l’effet produit par ses images impressionnantes. Il n’est pas surprenant que le Theater im Freihaus an der Wieden de Schikaneder fût célèbre et apprécié pour ses décors et ses effets scéniques : « De vrais lions, singes et serpents apparaissaient sur scène, des montagnes et des palais, des prisons et des jardins, des grottes et des cascades, des salles et des temples à colonnades constituaient la base des décors. C’était un opéra de machinerie », selo Tadeus Kreszowiak (Freihaustheater in Wien 1787–1801). Dans ce théâtre, situé dans le quartier de Wieden à Vienne, on pouvait encore assister à de somptueux spectacles baroques avec des changement de scène, des machines volantes, des trappes, des effets de feu, des éclairs, le tonnerre, des machines à vent et à pluie. « Non seulement le directeur [Schikaneder] a réuni les personnages d’une histoire d’aventure, présentant sur scène une Reine de la Nuit avec ses dames d’honneur, Zoroastre et ses prêtres, sacrés et profanes, des fantômes, des démons et des furies » selon le commentaire de Johann Friedl de 1793, « mais il a trompé notre vue au moyen de 16 changements de scène différents et fait apparaître des décors naturels à la mode baroque ».  

La Flûte enchantée s’ouvre “sur un paysage rocheux envahi ici et là par des arbres ». Selon les didascalies, l’arrivée de la Reine de la Nuit est marquée par « des montagnes qui se brisent en deux et la scène transformée en chambre opulente. La Reine est assise sur un trône pailleté d’étoiles transparentes ». L’étude des didascalies de La Flûte enchantée nous permet d’imaginer la richesse picturale du spectacle qui culmine dans le décor destiné à l’ordalie par le feu et l’eau : « La scène montre deux grandes montagnes. Sur l’une d’elles, une cascade qu’on entend gronder ; les autres vomissent du feu ; une grille est installée dans chaque montagne à travers laquelle on peut voir le feu et l’eau ; là où brûle le feu, l’horizon doit être rouge vif, l’eau est recouverte d’une brume sombre ».

Il n’est guère surprenant que l’histoire scénique de La Flûte enchantée soit aussi celle d’univers picturaux récemment découverts. Et ce n’est pas une coïncidence si nombre d’excellents artistes ont contribué pour une large part à l’histoire de sa représentation. Quelque 25 ans après la création de l’œuvre, Karl Friedrich Schinkel fut parmi les premiers, avec ses célèbres dessins pour une production à l’Opéra de Cour de Berlin en 1816. Au vingtième siècle, la liste inclut Max Slevogt (Berlin,1928), Oskar Kokoschka (Genève, 1965), Marc Chagall (Metropolitan Opera House, New York, 1967), Ernst Fuchs (Hamburg Staatsoper, 1977) et David Hockney (Glyndebourne, 1978).   

« Nuit éternelle, quand finiras-tu ? »
Un voyage dans l’inconscient

En mesurant l’impact de La Flûte enchantée sur le grand public, il serait faux d’affirmer que les univers picturaux sont purement externes ou superficiels. Ils s’adressent à des zones plus profondes que celles ouvertes à la raison pure et à la logique : le héros qui combat le dragon et parvient à la maturité intérieure en traversant de nombreuses épreuves ; la puissante et méchante sorcière et le bon sorcier ; le monstre (noir) qui désire prendre l’innocente jeune fille (blanche) en son pouvoir : il s’agit là de motifs archétypaux propres à l’inconscient collectif de l’humanité  prenant la forme de contes, de légendes, de sagas et d’histoires de fée. Ils se manifestent avant tout dans des images qui se sont gravées subconsciemment dans notre pensée collective. Chercher à savoir de quelles sources s’est servi Schikaneder est hors de propos à certains égards dans la mesure où ces images se nourrissent d’une source flexible et non écrite existant dans les contes et les légendes profondément ancrés dans notre psychisme.

Papageno, apparenté aux fous du théâtre traditionnel viennois, correspond à l’archétype du compagnon comique du héros (sérieux) (on pense à Don Quichotte et Sancho Pansa ou à Don Giovanni et Leporello). Son ardent désir tout au long de l’opéra pour ‘ein Mädchen oder Weibchen’ (une jeune fille ou une petite épouse) évoque le ‘clown triste’ représenté dans la commedia dell’arte par Pagliaccio en Italie et Pierrot lunaire en France, languissant après sa Colombine, ainsi que le ‘vagabond triste’ incarné par Charlie Chaplin — voire même davantage peut-être la figure immortalisée sur l’écran par Buster Keaton.

Comme l’a écrit Erich Neumann (Das Psychologie des Weiblichen), « C’est seulement quand on comprend ce texte aux multiples strates comme étant analogue à un rêve, dans lequel les différents niveaux du conscient et de l’inconscient s’expriment, et seulement lorsqu’on reconnaît l’importance des éléments qui se sont glissés au-delà de l’intention d’un texte consciemment unifié – ce n’est qu’à ce moment qu’on peut saisir la profondeur de La Flûte enchantée et le texte sur lequel il repose ».

Que cette profondeur soit l’œuvre du directeur d’un théâtre périphérique présentant des comédies magiques, des farces et des opéras de contes de fée est quelque chose que nombre de commentateurs refusent de prendre en compte. Que la profondeur énigmatique du livret de La Flûte enchantée résulte d’un acte de création inconscient ou non, c’est précisément le fait qu’elle n’est pas totalement cohérente — que les personnages ne sont pas toujours présentés comme étant clairement motivés — que les frontières entre le bien et le mal semblent sans cesse s’effacer. C’est ce qui constitue le charme et la fascination durable de cet opéra.

« O une telle flûte… »
Orphée et La Flûte enchantée

Tamino et Pagageno, prince et enfant de la nature, et leurs homologues féminins Pamina et Papagena ; Sarastro, maîtrisant ses sentiments au point d’être indéchiffrables, et Monostatos, mû par son instinct : il s’agit là d’appariements du conscient et de l’inconscient, de la raison et de la compulsion, que l’on retrouve chez les principaux personnages de La Flûte enchantée. La musique de Mozart ne donne de préférence à aucun d’entre eux. Un autre type d’appariement est constitué par Sarastro et la Reine de la Nuit : dans leur lutte pour influencer Tamino et Pamina, ils sont exagérés du côté de la monstruosité, du côté des figures maternelle et paternelle du cauchemar. La Reine de la Nuit peut être interprétée comme la ‘grande mère’ archétypale de Carl Gustav Jung dont l’ambivalence entre la mère bienveillante, généreuse, parturiente et la mère dévorante, séduisante, terrifiante est exprimée de façon frappante dans les deux arias de la Reine de la Nuit.

Les détails des références psycho-mythologiques sont infinis : le voyage de Tamino dans le royaume des épreuves de Sarastro contient des allusions à la traversée archétypale des enfers que Jung nomme la ‘traversée nocturne de la mer’. Le périple du soleil, qui s’enfonce dans la mer occidentale, meurt et renaît à l’orient, transformé, constitue le modèle du périple du héros, dont la conscience doit faire ses preuves face aux puissances de l’inconscient et qui survit à la nuit en route vers la lumière et l’illumination.

La flûte magique, offerte à Tamino pour l’aider à traverser l’enfer des épreuves, ajoute une autre dimension parce qu’elle le rapproche du voyageur de la mer nocturne le plus célèbre de la mythologie grecque : de même que le chanteur thrace Orphée est capable d’émouvoir la nature animée et inanimée par son chant, le son de la flûte de Tamino a un effet extraordinaire. Comme Orphée, Tamino espère être (ré)uni à sa bien-aimée au terme de son voyage, qu’il pourra réaliser après avoir surmonté de nombreux obstacles et épreuves.

La plus difficile de ces épreuves — garder le silence en présence de sa bien-aimée — est le moment décisif où Orphée vacille sur le chemin des vivants et perd son aimée Eurydice à jamais. La situation dramatique semble être intensifiée dans La Flûte enchantée lorsque Pamina, qui ne sait rien du serment de silence de Tamino, devient de plus en plus désespérée par la réaction de son amant. Contrairement à Orphée, Tamino tient fermement au serment qui lui a été imposé, et Pamina finit par interpréter son comportement comme un rejet. A la fin de cette scène cruciale, dans La Flûte enchantée c’est Eurydice/Pamina, et non Orphée/Tamino, qui se lamente de la perte de son amour.

Alors que l’instrument d’Orphée est avant tout sa voix (bien qu’il s’accompagne de sa lyre), fusionnant l'homme et la musique en un, le seul moyen qu’a Tamino de créer l’enchantement est sa flûte, et sa magie n’est rien moins que le pouvoir que la musique peut exercer sur les hommes : « Tu as désormais le pouvoir tout-puissant », chantent les trois Dames, « de transformer le chagrin des hommes. Le triste devient joyeux et le célibataire tombe amoureux. ».

La beauté de ce portrait est magique
A la recherche de la femme rêvée

La Flûte enchantée est un opéra d’images, non seulement par son effet sur le public mais aussi l’œuvre en elle-même, car c’est une image qui déclenche toute l’action : le portrait de Pamina que Tamino reçoit des trois Dames le fait immédiatement brûler d’amour pour son image ; l’amour est la force motrice de tout ce qu’il entreprend. Là encore, on voit la profondeur fascinante des images dans La Flûte

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