C’est quoi un théâtre ?

18 Novembre 2015

Un peu plus de cinq mois que les équipes de l’Opéra Comique ont laissé leur maison aux démolisseurs ou aux rénovateurs et voilà que la sempiternelle question remonte à la surface : c’est quoi un théâtre ?
Qui plus est quand le rideau ne se lève plus, quand les artistes, les techniciens, les gens de l’accueil n’attendent plus que des spectateurs viennent prendre place, quand les portes ne se referment plus la nuit pour se rouvrir le jour d’après. Et encore plus pour une maison d’opéra. 
Trois cents ans que ça dure pour ce qui nous concerne, quelques milliers d’années pour le spectacle vivant. Prenez ces deux images. Ici l’entrée du foyer des électriciens, là un mur de ce qui fut celui des machinistes. Dans les deux cas, on est au -3, c’est-à-dire au plus profond de Favart, au plus loin de la scène aussi puisque tout s’articule et se calcule par rapport plateau. De tous temps, électriciens et machinistes font bande à part. À l’époque, gaziers (on n’oublie pas que la salle de l’Opéra Comique fut la première en Europe à croiser la fée électricité) et matelots (les marins trouvaient à s’employer dans les théâtres pour leur résistance à faire monter et descendre les décors à la main) préféraient avoir chacun leur lieu de détente. Le « dix-huit trous » qui s’affiche date de l’époque de Jérôme Savary et rappelle qu’on s’y est reposé, beaucoup fait la fête et joué au golf aux heures perdues ; quant au mur bariolé de rouge, il est tout simplement l’ultime trace début juillet de la dernière soirée passée ensemble, juste avant la fermeture. Il faut essayer de déchiffrer les mots d’adieu en forme de tags, comme il faut comprendre ce que signifiait passer la porte du foyer des électros. On y a entretenu la tradition du chacun chez soi au royaume des profondeurs ; à écouter les vantards et les nostalgiques, on s’y est aimé, (mal) dormi et bu (beaucoup de sirop d'orgeat et d'eau avec des bulles), ennuyé (longtemps), on y a surtout refait le monde et la vie rêvée des chanteurs et des musiciens. Parce qu’un théâtre c’est d’abord ça : une cohorte de métiers qui se conjuguent à l’artistique pour fabriquer du beau. « On est chez nous » lit-on sur le mur sans véritablement mesurer ce qu’une telle revendication appelle de fraternité. Les deux foyers disparaîtront après les travaux et le troisième sous-sol va devenir un lien strictement dédié au travail, tandis que les deux foyers n’en formeront plus qu’un à l’entresol.  Une page se tournera, la vieille opposition déjà bien adoucie entre les électros et les machinistes se dissipera complétement; sûr que l’esprit du foyer, lui, ne disparaitra pas. Mais est-on sûr de quelque chose au royaume de l’éphémère ?

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Prenez les trois photos suivantes, on est à l’endroit opposé. Tout en haut de la salle. Sous le toit, juste sur le plafond. Quiconque a déjà assisté à un spectacle à Favart a été saisi par l’ampleur de la coupole au plafond qui équilibre le son. Voilà que les deux premières images vous font rentrer à l’intérieur de ce qui est aussi l’endroit des électriciens (70 ampoules nichées dans le plâtre composent la circonférence qui surplombe la coupole). Pour dévisser les ampoules, il faut pénétrer une salle minuscule. C’est de là que l’on éclaire le salut du chef d’orchestre à la fin. Pour la troisième image, le photographe a joué les équilibristes : à bout de bras, dans l’un des trous du plafond, il a saisi l’insaisissable. C’est quoi un théâtre ? : un endroit aussi où chaque recoin, chaque opportunité architecturale sont exploités pour servir le spectacle.  

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Là, nous sommes légèrement plus bas, au 3e balcon à l’intérieur d’un réduit en face de la scène. À l’entrée du local, une pancarte indique qu’il est réservé « aux électros sous peine de poursuite ». L’un d’entre eux a laissé un papier avec des numéros qui renvoient  aux différentes couleurs des lentilles que l’on place sur les poursuites qui servent à suivre les comédiens sur la scène, à les mettre dans un halo de lumière. Le poursuiteur appartient à une corporation à part parmi les électriciens. Davantage que ces collègues, il fait encore plus partie du spectacle, à l’égal d’un musicien, il conduit son instrument à la main, doit suivre la musique et si pour lui, en haut, le geste peut avoir deux ou trois millimètres d’amplitude, il sait qu’un bas, le même geste imprécis se comptera en centimètres et tout sera perdu,  l’artiste dans son cercle et la magie de l’instant. Concentration des espaces, concentration des esprits. C’est aussi ça un théâtre, une suite de détails, la conjugaison du labeur et de la grâce. Dans ce réduit minuscule, où l’on tient à deux, il y a cette hiérarchie écrasée que cette photo de tigre ne peut faire oublier : chacun à sa place, le prédateur noble et la bête domestiquée,  mais chacun à son rang et dans son rôle. 

Et puis, il y a les reliefs du chantier, le pied de l’ange sur l’avant-scène qu’embrasse la barre de métal des échafaudages, le plastique sur le marbre des escaliers et ce qui reste de ce qui fut la gloire des uns (tiens, la photo à peine jaunie de Gabriel Bacquier) et l’usage des autres (dans cette pièce maintenant vide au-dessus du central costume, il y avait tous les animaux empaillés qui servaient  au fur et à mesure des productions dans un indescriptible bordel et une abominable odeur). Et c’est aussi ça un théâtre que les travaux soudain soulignent : une liaison entre les lieux et les êtres, les souvenirs et les fonctions, la lumière et le noir, l’incongruité et le sacré. Le théâtre c’est quelque chose qui manque.

Pourquoi y-a-t-il des travaux à l'Opéra Comique ? Et l'ensemble des articles et des photos sont par ici >

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