L’Histoire du soldat / Into The Little Hill

L’Histoire du soldat et Into the Little Hill sont deux œuvres séparées de près d’un siècle avec deux esthétiques radicalement différentes. Et pourtant, si l’Opéra-Comique a choisi de les rassembler, c’est qu’elles ont plus à voir qu’il n’y paraît. Toutes deux partagent en effet une conviction simple et efficace : les vieux contes constituent de formidables outils pour parler du présent. Car si les contes traversent les siècles, ce n’est pas par nostalgie : c’est parce que les mécanismes qu’ils décrivent, eux, n’ont pas changé.

Publié le 20 octobre 2026
L’Histoire du soldat / Into The Little Hill
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Deux œuvres basées sur deux contes

Deux contes immémoriaux sont à la source de L’Histoire du soldat et d’Into the Little Hill. L’Histoire du soldat s’inspire d’un conte russe d’Afanassiev de 1829, Le Déserteur et le Diable, alors qu’Into the Little Hill reprend la légende du Joueur de flûte de Hamelin, popularisée par les frères Grimm en 1816. La proximité dans le temps des deux contes originels est d’ailleurs frappante, alors que les deux œuvres lyriques qui en sont issues ont presque un siècle d’écart.

Ramuz et Stravinsky comme Crimp et Benjamin ont ainsi ressenti le besoin de passer par la fiction pour mieux comprendre et représenter leur époque. Ramuz et Stravinsky ont certainement trouvé un exutoire dans cette œuvre fantastique traitant de la guerre, alors qu’ils étaient eux-mêmes exilés en Suisse durant la Première Guerre mondiale. Stravinsky suivait de loin des événements bouleversants en Russie : l’abdication du tsar, la révolution d’octobre 1917.

Crimp et Benjamin quant à eux écrivent Into the Little Hill en 2006, dans un contexte marqué par les guerres en Afghanistan et en Irak, et par la montée des discours populistes en Europe. Leur relecture du conte de Hamelin n’est pas un détour poétique : c’est une réponse directe à leur époque. Les « rats » qu’on chasse de la ville ne sont pas des rongeurs, mais bien une métaphore des familles, des migrants et des réfugiés.

L’Histoire du soldat : le pacte et la solitude

L’Histoire du soldat est une œuvre composée par Igor Stravinsky sur un texte de Charles-Ferdinand Ramuz, pour trois récitants (le Lecteur, le Soldat et le Diable) et sept instrumentistes : violon, contrebasse, basson, cornet à pistons, trombone, clarinette et percussions.

Le récit s’attache à un soldat qui a la malchance de croiser la route du diable alors qu’il rentre chez lui en permission. L’inspiration faustienne n’est pas loin : le soldat vend son âme au démon, représentée par son unique possession, un violon, contre un livre lui promettant de prédire l’avenir.

Comme on peut décemment s’y attendre, le pacte avec le démon ne tourne pas à son avantage : en rentrant chez lui, ce ne sont pas trois jours qui viennent de passer, mais trois ans. Plus personne dans son village ne reconnaît le soldat.

Au-delà du pacte faustien, la solitude du personnage est certainement ce qui frappe le plus. C’est l’histoire d’un jeune homme pris dans une guerre qui le dépasse, lancé sur les routes sans autre bagage que son violon. Le soldat incarne ainsi l’innocence emportée dans le tourbillon de l’Histoire, un destin qui résonne bien au-delà de 1918.

Into the Little Hill : le joueur de flûte et ses rats

Into the Little Hill est une œuvre du compositeur britannique George Benjamin et du dramaturge Martin Crimp, qui reprend le thème de la ville ravagée par la famine et envahie par les rats.

Un étranger, joueur de flûte, attire les rats hors de la ville en les charmant avec son instrument. Mais une fois les rats partis, le ministre refuse de payer la somme convenue. Pour se venger, le musicien décide alors d’emmener les enfants de la ville qui connaissent le même destin que les rats.

Dans la relecture très politique de Martin Crimp, ces rats s’avèrent être des familles d’étrangers, des migrants, des réfugiés. Depuis la création de l’œuvre en 2006, cette prémonition des flux migratoires n’a cessé de se confirmer.

La symbolique des rats

Seuls les cafards et les moustiques, des insectes, ont peut-être plus de connotation péjorative et de haine attachées  à leur nom que les rats. Souvent considérés comme des nuisibles, leur association aux grandes épidémies de peste du moyen âge européen n’a certainement pas aidé à leur mauvaise réputation.

L’animal en lui-même est considéré comme sale, vecteur de virus et juste bon à être annihilé par un exterminateur. Comme si cela ne suffisait pas, le rat est aussi associé à l’avarice et à tout ce qui est insignifiant.

La métaphore des rats dans un contexte sociétal peut également s’apparenter aux masses laborieuses broyées par le système. En anglais l’expression « rat race » désigne ainsi une course sans queue ni tête, sans réelle destination, où seuls les gains comptent. Cette métaphore de l’expérience humaine moderne montre que l’homme n’a pas beaucoup plus de valeur qu’un rat cherchant désespérément à se nourrir.

Cette déshumanisation par l’animal a également été instrumentalisée à des fins bien plus sombres. La propagande nazie a ainsi utilisé l’imagerie des rats pour désigner les Juifs et justifier leur campagne de déshumanisation de cette population. La bande dessinée Maus de l’américain Art Spiegelman reprend d’ailleurs cette métaphore en dessinant les personnes juives sous forme de souris.

À l’inverse, des figures majeures du street art ont expliqué leur fascination pour cet animal si vilipendé et conspué et lui ont redonné d’une certaine manière ses lettres de noblesse. Le français Blek le rat l’a assimilé dans son propre nom alors que Banksy a déclaré : « Si vous êtes sale, insignifiant et mal aimé, alors les rats sont le modèle par excellence ».

Par-delà la portée politique sur la défaillance des autorités, figurées ici par un ministre, ou encore des rats représentant les masses laborieuses, c’est le caractère abrupt du finale que nous retiendrons. Un final que nous ne raconterons pas ici, et qui ramène le spectateur dans un territoire où s’épanouit un conte cruel et fantastique : Into the Little Hill.

Des contes pour parler du présent

C’est dans cette charge symbolique, partagée par les deux œuvres, que réside leur parenté profonde. Une fois les thématiques des deux œuvres posées, les parallèles surgissent naturellement.

Ce n’est pas un hasard si l’Opéra-Comique s’est associé au T2G (Théâtre de Gennevilliers) pour les rassembler. Le directeur du T2G n’est d’ailleurs nul autre que Daniel Jeanneteau, qui avait signé avec Marie-Christine Soma la mise en scène de la création mondiale d’Into the Little Hill en 2006. Vingt ans plus tard, le duo se retrouve pour cette nouvelle production. 

Les thématiques du pouvoir, de la liberté, des choix et de leurs conséquences, et plus largement des individus emportés par le tourbillon de l’Histoire, traversent ces deux œuvres. Deux œuvres qui se rapprochent aussi par le fait d’être toutes deux issues de contes. Des contes qui s’accompagnent toujours d’une morale, parfois plusieurs, et qui utilisent le langage symbolique pour transmettre des idées complexes de façon simple.

Ces deux œuvres racontent toutefois des histoires différentes, ancrées dans des époques séparées. Homogénéiser les deux œuvres est ainsi loin de ce que Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau ont en tête.

Au contraire : les metteurs en scène revendiquent le contraste et l’assument comme une force. C’est aussi précisément dans cet écart même, reflet d’une époque complexe et ambiguë, que beaucoup de choses se disent sur la condition humaine. 

Conclusion

L'Histoire du soldat et Into the Little Hill n’ont pas besoin de se ressembler pour se parler. Toutes deux ont cependant un point commun qui les rassemble plus que leur propre histoire ou leur époque : leur confiance dans les contes pour exprimer pleinement ce que le discours direct peine à formuler. Le soldat qui perd son âme pour quelques promesses, le ministre qui sacrifie des familles pour garder le pouvoir, ces histoires ne sont pas les mêmes. Et pourtant, les mécanismes des histoires, et de l’Histoire, se ressemblent étrangement. L’Opéra-Comique et le T2G proposent ainsi une soirée composée de deux œuvres qui nous rappellent à tous que les vérités ne sont que des interprétations, jamais mieux appréhendées que par des symboles.
 

L'Histoire du soldat / Into the Little Hill

Igor Stravinsky, Charles-Ferdinand Ramuz / Martin Crimp et George Benjamin

Un soldat séduit par le diable, un joueur de flûte qui enlève les enfants : deux contes populaires sur le pouvoir et la perte. Stravinsky et Ramuz signent en 1918 un spectacle universel salué par Poulenc comme une œuvre capitale ; Martin Crimp et George Benjamin font de leur premier opéra une pièce poétique devenue classique. Daniel Jeanneteau, qui contribua à la création mondiale d'Into the Little Hill en 2006, retrouve cette œuvre en collaboration avec Marie-Christine Soma. L'Opéra-Comique s'associe au T2G de Gennevilliers pour (re)découvrir la portée de ces deux contes.

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