[La chronique des Conteurs Geiger] Du politique dans Kein Licht

16 Octobre 2017

Accident nucléaire, techno-dépendance contemporaine, montée des populismes, les thématiques abordées par Elfried Jelinek sont à première vue explosives, politiques et dramatiques à souhait. Refusant pourtant de verser dans « l'art engagé », le metteur en scène comme le compositeur revendiquent une œuvre « qui ne prend pas position mais qui pose des questions ». Nucléaire ou non, là catastrophe est là. Il s'agit de trouver comment nous pouvons en assumer la responsabilité » - comment vivre collectivement avec la catastrophe ? C'est en somme la seule question politique que pose le drame au discours direct… Qu'il s'agisse de sa réalité ou de sa potentialité.

Intervenant directement lui aussi dans son œuvre - par le moyen d'une webcam géante – le compositeur pose les données du problème nucléaire : augmentation significative de la production allemande de CO2 depuis la sortie de l'Allemagne du l'énergie atomique, sans pour autant y donner une réponse : « calcul politique, stratégie économique, marqueurs idéologiques, tout s'entrechoque ».

Pourtant, en première approximation, on peut lire le texte de Jelinek comme teinté d'une certaine volonté politique. Régulièrement traitée de « gauchiste radical » par son pays natal, elle n'hésite pas à lui retourner le qualificatif de « néo-nazi ». En mettant l'accent sur la déresponsabilisation des grandes firmes énergétiques ou les paradoxes de la production électrique allemande, elle semble formuler implicitement une volonté de voir le monde transformé (en mieux). Et sa peinture satirique de la figure de Donald Trump peut être comprise par contre-exemple comme un appel à la paix et à la raison.

Mais l'intérêt du texte se trouve-t-il seulement dans les diagnostics politiques que pose la prix Nobel autrichienne ? Cela n'est pas l'avis des deux artistes, qui y voient quelque chose de beaucoup plus large. En mettant en avant les questionnements de l'auteure sur le rapport contemporain à la technique et le développement irréversible du monde, la mise en scène questionne les structures matérielles même des sociétés humaines actuelles. Moquant les postures simplistes – les deux acteurs parodiant l'allemand « bien pensant » - l'oeuvre sort du pré-carré des auto-convictions faciles d'un monde urbain schizophrène, pour chercher plutôt à dégager les ressorts d'une impuissance collective, d'une submersion de l'humain sous les lames de la douleur. La catastrophe est là, nous n'avons su l'éviter. Pourquoi ? Que faire ? Où aller ? Le Politique dans Kein Licht est anthropologie et métaphysique.

La grand plainte d'une humanité face à sa propre catastrophe. On retrouve là les grandes lignes de la tragédie antique, monde peuplé de figures inaltérables dont les trajectoires vont sans déviation possible, mues par des forces qui les dépassent : celles qui mettent et qui gardent les corps célestes sur orbite.

Gustave CARPENE
Chronique des Conteurs Geiger pour Kein Licht

En savoir plus sur Kein Licht

Qui sont les Conteurs Geiger ?

 

Une création récompensée du Prix FEDORA 2016 - Rolf Lieberman pour l’Opéra 2016.

Compositeur, Philippe Manoury
Direction musicale, Julien Leroy
Mise en scène, Nicolas Stemann
Réalisateur en informatique musicale - IRCAM, Thomas Goepfer
Avec Sarah Maria Sun, Olivia Vermeulen, Christina Daletska, Lionel Peintre
United Instruments of Lucilin

Rendez-vous du 18 au 22 octobre salle Favart 

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