[La chronique des Conteurs Geiger] À tâtons dans le mélodrame

12 Octobre 2017

« So ist nur die Sorge da, ob sie sichuns angeglichen haben und wir uns ihnen. » (« Maintenant, il y a seulement le souci de savoir s’ils se sont adaptés à nous et nous à eux. » Mélodrame Kein Licht module VII))

Cette phrase tirée du texte de Elfriede Jelinek et que Philippe Manoury et Nicolas Stemann reprennent dans leur texte polyphonique résume assez bien la séance de répétition de ce mardi 18 juillet 2017 au dessus de la salle Favart. À l’ordre du jour, le mélodrame du septième module. Habitués au genre de l’opéra-comique, il est inutile de vous rappeler qu’un mélodrame consiste en la récitation d’un texte parlé sur une musique mesurée, ou peut-être le faut-il ? Quoi qu’expérimental, Kein Licht, en tant que Thinkspiel (texte polyphonique), n’échappe pas à la contrainte temporelle du genre de l’opéra-comique qui unit théâtre et musique au moment d’être mis en scène.

Acteurs et chanteurs prennent place sur le plateau autour de Julien Leroy. Derrière lui, Nicolas Stemann envisage les déplacements des différents individus sur scène qui viennent incarner cette tension entre voix parlée et voix chantée. Dans la continuité de la pensée de l’opéra par Philippe Manoury, chanteurs comme acteurs ne doivent pas être identifiés comme personnages. La caractérisation est une unité de mesure qui limiterait les possibilités musicales et scénique de l’œuvre. « Mais qui sont-ils ? Que viennent-ils faire ici ? Que partagent-ils ? » se demande le metteur en scène après une première tentative de filage du module sous une triple direction : Julien Leroy pour les voix et la partie du choeur jouée au piano par Christophe Manien, Philippe Manoury aux sons électroniques et Thomas Goepfer qui fait naître de sa console un orchestre virtuel. Sur scène, le mélodrame est repensé par Nicolas Stemann comme un affrontement entre chanteurs et acteurs qui obéissent à deux régimes temporels différents. Caroline Peters et Niels Bormann, les deux acteurs de la production, rendent compte dans leurs échanges quasi beckettiens d’une première fragmentation du texte de Jelinek, une rupture de son unité, chaque réplique respectivement attribuée à A et B deviennent des échanges où la voix parlée vient séquencer le sens au point de le rendre quasi absent. Le chant semble dans un premier lieu réunifier ce que la parole avait déstructuré, la tessiture de Sarah Maria Su s’appropriant une partie du dialogue. Toutefois, à l’entrée de Christina Daletska, contralto, et de Lionel Peintre, baryton, c’est une nouvelle fragmentation du texte qui a lieu, un découpage musical qui repousse le mélodrame dans ses retranchements en donnant lieu dans le chaos du sens à un affrontement du verbe. Dans les segmentations superposées de ce texte à la fois chanté et parlé, la polyphonie n’est pas fragmentaire mais fractale : la surface invariante du texte de Jelinek est faite d’objets qui se déclinent indéfiniment à des échelles variables.

Qui du chant ou de la parole doit servir d’instrument de mesure pour la mise en scène ? « Est-il possible de reprendre le mélodrame d’acteurs dans un tempo plus lent ? La précipitation fait que Caroline et Niels crient leur texte dans la peur du tempo qui s’accélère » témoigne Nicolas Stemann à la fin de cette matinée de répétition. Afin de réconcilier les temporalités parlée et chantée, les acteurs, à la demande de Julien Leroy, récitent leur texte sur lequel est plaqué un chorus au piano qui, lors du premier filage, sera répété six fois. Dans son absolue modernité, Kein Licht, sans se définir comme un opéra, répond au casse-tête du mélodrame qui hante l’art lyrique depuis les débuts de l’opéra-comique et de sa mise en scène. Si visuellement il peut s’agir d’une zone de frottement voire de conflit entre deux régimes de vocalité, il s’agit en réalité d’un travail d’adaptation, de jonction de deux temps de la déclamation, le chant et la parole, qui dans Kein Licht se débarrassent respectivement du sens et de la mesure pour retrouver leur unité dans le fait d’être des sons : « Wir werden doch nicht unsere eigenen Töne weggeschmissen haben ? » (« On n’aura tout de même pas jeté nos propres sons ? » Mélodrame Kein Licht module VII).

Charles-Alexande CRETON
Chronique des Conteurs Geiger pour Kein Licht

En savoir plus sur Kein Licht

Qui sont les Conteurs Geiger ?


Une création récompensée du Prix FEDORA 2016 - Rolf Lieberman pour l’Opéra 2016.

Compositeur, Philippe Manoury
Direction musicale, Julien Leroy
Mise en scène, Nicolas Stemann
Réalisateur en informatique musicale - IRCAM, Thomas Goepfer
Avec Sarah Maria Sun, Olivia Vermeulen, Christina Daletska, Lionel Peintre
United Instruments of Lucilin

Rendez-vous du 18 au 22 octobre salle Favart 

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